
Une introduction en Bourse hors normes
Cotée sur le Nasdaq sous le symbole SPCX, l'action SpaceX a été proposée à 135 dollars, pour une levée de fonds d'environ 75 milliards de dollars, la plus importante jamais réalisée à Wall Street, devant celle d'Alibaba en 2014. Dès l'ouverture, le titre a grimpé à 150 dollars avant de clôturer sa première séance en hausse de 19%, autour de 161 dollars, valorisant l'entreprise à plus de 1 800 milliards de dollars, certaines indications de marché ayant brièvement porté la capitalisation au-delà de 2 200 milliards. Sur le papier, Elon Musk est ainsi devenu le premier « trillionnaire » de l'histoire.
L'opération revêt aussi une dimension inédite pour les particuliers : SpaceX a réservé environ 30% de son offre aux investisseurs individuels, contre 5% à 10% habituellement pour une opération de cette taille, et avait organisé la veille un événement dédié réunissant 1 500 actionnaires particuliers venus des États-Unis, du Royaume-Uni, de l'Union européenne, d'Australie, du Canada, du Japon et de Corée du Sud.
Cette entrée en Bourse intervient quelques mois après le rapprochement, en février 2026, entre SpaceX et xAI, la société d'intelligence artificielle d'Elon Musk, éditrice du chatbot Grok et propriétaire du réseau social X, une fusion qui avait valorisé l'ensemble à 1 250 milliards de dollars et qui ancre désormais SpaceX dans la thématique de l'IA, avec un projet de data centers en orbite.
Un marché spatial qui pourrait tripler d'ici 2035
Au-delà du cas SpaceX, l'opération a remis sur le devant de la scène l'ensemble de la thématique spatiale, sur laquelle plusieurs gestionnaires d'actifs se sont positionnés ces dernières semaines.
Selon une étude du World Economic Forum (WEF), réalisée en partenariat avec McKinsey, le marché spatial mondial devrait passer de 630 milliards de dollars en 2023 à 1 800 milliards de dollars en 2035, soit une croissance annuelle moyenne de l'ordre de 9%, près de deux fois supérieure à celle du PIB mondial.
Le WEF situe cette projection dans une fourchette comprise entre 1 400 milliards de dollars dans un scénario prudent et 2 300 milliards si l'accès à l'espace et la baisse des coûts s'accélèrent davantage. Plus de 60% de cette croissance proviendrait d'ailleurs d'activités connexes, chaîne logistique et transport, défense, distribution, biens de consommation, communications numériques, plutôt que du secteur spatial « pur » lui-même.
Les trois ingrédients d'une commercialisation enfin viable
Dans une note publiée le jour même de l'introduction en Bourse de SpaceX, la banque Edmond de Rothschild explique que c'est la baisse du coût de mise en orbite, divisé par plus de trente en quarante ans, qui distingue le cycle actuel des précédents emballements pour la thématique spatiale.
Pour la première fois, le secteur combinerait trois ingrédients : une baisse structurelle des coûts d'accès à l'espace, des débouchés économiques déjà éprouvés comme les télécommunications par satellite, et un soutien public de plus en plus marqué.
La véritable question pour les investisseurs consiste désormais à identifier les segments capables de générer des revenus récurrents, des marges défendables et des rendements compatibles avec un horizon d'investissement cotable.
Des atouts uniques, mais des risques bien réels
L'espace offre, pour les entreprises qui y opèrent, des avantages inédits sur Terre : absence de gravité, énergie solaire abondante et quasi continue, refroidissement naturel, et un périmètre d'activité qui ignore les frontières géographiques.
Mais ces atouts s'accompagnent de contraintes spécifiques, exposition aux radiations et aux températures extrêmes, maintenance à distance, gestion des débris en orbite, et de risques industriels qui peuvent se révéler très coûteux.
Le secteur en a fait l'amère expérience le 28 mai dernier, lorsque la fusée New Glenn de Blue Origin, l'entreprise spatiale de Jeff Bezos, a explosé sur son pas de tir de Cape Canaveral lors d'un essai statique de ses moteurs, peu avant un lancement prévu pour mettre en orbite des satellites de la constellation Amazon Leo.
L'explosion a détruit l'unique pas de tir de New Glenn et pourrait retarder les ambitions lunaires de la Nasa, qui compte sur la fusée de Blue Origin pour son programme Artemis. Aucun blessé n'a été déploré, mais l'incident illustre la fragilité industrielle d'un secteur où un seul accident peut immobiliser toute une chaîne de production pendant plusieurs mois.
Télécommunications et défense : les segments qui profitent de « l'effet SpaceX »
Les études de plusieurs banques identifient plusieurs segments connexes susceptibles de bénéficier de cet engouement renouvelé pour le spatial.
Le premier est celui des télécommunications par satellite, porté par les opérateurs de constellations en orbite basse : Eutelsat,Amazon Leo, dont le lancement de satellites était précisément visé par la fusée de Blue Origin qui a explosé fin mai, ou encore Planet Labs.
Le second segment est celui de la défense spatiale, dans un contexte où l'accès, la surveillance et la protection de l'espace sont devenus des enjeux de souveraineté à part entière. Washington a déjà attribué plusieurs contrats dans ce domaine, protection de l'espace via de petits satellites armés et intercepteurs spatiaux, à des entreprises comme Lockheed Martin, Raytheon, Northrop Grumman et Anduril.
Cette dernière, fondée par Palmer Luckey, a levé 5 milliards de dollars supplémentaires à la mi-mai 2026 auprès d'Andreessen Horowitz et Thrive Capital, doublant sa valorisation à 61 milliards de dollars, après avoir doublé son chiffre d'affaires à 2,2 milliards de dollars en 2025, une dynamique alimentée par le contexte géopolitique tendu autour du conflit entre les États-Unis et l'Iran.
Plus largement, la notion de souveraineté recouvre aussi les communications sécurisées, les systèmes d'alerte antimissile et la surveillance par satellite, des domaines où la frontière entre acteurs privés et appareil d'État militaire tend à s'effacer.
Infrastructures de données et fabrication en microgravité : les paris de moyen et long terme
On a également la production manufacturière en microgravité (« space manufacturing »), un segment qui devrait prendre de l'ampleur avec le retrait programmé de la Station spatiale internationale (ISS), prévu autour de 2030. La Nasa, qui dépense environ 3 milliards de dollars par an pour l'entretien de l'ISS, a déjà confié à SpaceX, pour près d'un milliard de dollars, le développement du véhicule chargé de désorbiter la station vers l'océan Pacifique.
Plusieurs projets de stations spatiales privées doivent prendre le relais en orbite basse : Axiom Space, dont le premier module doit dans un premier temps s'arrimer à l'ISS avant de devenir une station autonome ; Vast, qui prévoit de lancer son module Haven-1 dès 2027 ; Orbital Reef, porté par Blue Origin avec Sierra Space, Boeing et Redwire ; et Starlab, coentreprise entre Voyager Technologies, Airbus Defense and Space et Northrop Grumman.
Ces plateformes doivent accueillir à la fois recherche scientifique, activités industrielles et tourisme spatial.
À plus long terme, les principaux gagnants de cette nouvelle économie spatiale pourraient être moins les entreprises qui profitent simplement de la croissance générale du secteur que celles qui parviendront à contrôler les infrastructures critiques : réseaux de communication, données géospatiales et plateformes d'analyse alimentées par l'intelligence artificielle.