
JPMorgan a longtemps occupé, vis-à-vis de l'industrie de la défense américaine, le rôle classique du bailleur de fonds et du conseiller en transactions. La première banque des États-Unis s'apprête désormais à franchir une étape supplémentaire : son directeur général, Jamie Dimon, a décidé d'investir le capital propre de l'établissement, habituellement destiné aux prêts aux entreprises et aux particuliers ou placé en bons du Trésor, directement dans des prises de participation au sein de sociétés du secteur. Une stratégie plus risquée que le métier traditionnel de la banque, mais aussi potentiellement plus lucrative.
Un objectif de 1 500 milliards de dollars d'ici 2035
Au-delà de ces investissements en fonds propres, JPMorgan a confirmé son intention de renforcer ses activités classiques de prêt et de financement dans la sécurité nationale, la défense et les secteurs adjacents, avec un objectif cumulé de 1 500 milliards de dollars d'opérations d'ici 2035, en lien étroit avec les pouvoirs publics. Le partenariat noué avec L3Harris illustre cette ambition, même si la banque n'a pas investi en fonds propres dans ce dossier précis. Elle a en revanche déjà pris des positions dans une mine d'or de l'Idaho et dans un fabricant de drones de combat dotés d'intelligence artificielle basé à San Diego. Jamie Dimon a évoqué une enveloppe cible de 20 milliards de dollars, voire davantage, pour ce véhicule d'investissement.
Le retour d'une pratique délaissée depuis des décennies
Cette initiative renoue avec une tradition ancienne de Wall Street, celle de la « banque d'affaires » à l'anglo-saxonne, lorsque les établissements de l'âge d'or, puis leurs héritiers des années 1980, plaçaient directement leur capital dans des groupes industriels comme Consolidated Edison, US Steel ou RJR Nabisco. Cette pratique avait été progressivement abandonnée après que les régulateurs eurent imputé aux paris risqués des banques une part de responsabilité dans la Grande Dépression puis dans la crise de 2008, ce qui avait conduit à un encadrement plus strict des investissements en actions réalisés sur fonds propres. Un assouplissement réglementaire plus récent a toutefois permis aux grandes banques de revenir sur ce terrain et de concurrencer directement les acteurs du capital-investissement et du crédit privé.
Une convergence avec l'agenda de l'administration Trump
La démarche de JPMorgan s'inscrit également dans la ligne de l'administration Trump, qui cherche à redynamiser l'appareil industriel de défense américain, le président a récemment réuni à la Maison Blanche responsables du Pentagone et grands industriels de l'armement pour évoquer la montée en cadence de la production de munitions. L'administration elle-même est allée plus loin en prenant des participations directes dans des entreprises jugées stratégiques, telles qu'Intel ou US Steel, rompant avec la pratique des administrations précédentes qui ne devenaient actionnaires qu'en période de crise.
JPMorgan discute par ailleurs d'un investissement dans un nouveau projet de Jeff Bezos, le fondateur d'Amazon, par ailleurs proche de Jamie Dimon et membre du comité consultatif de la banque pour cette initiative, qui ambitionne de lever 100 milliards de dollars pour racheter et moderniser des entreprises manufacturières en s'appuyant sur l'intelligence artificielle.
Pour Dimon, un projet d'héritage
À 70 ans, Jamie Dimon considère ce virage vers la sécurité nationale comme un prolongement de son rôle de figure de proue de la banque américaine, au même titre que ses engagements antérieurs sur le climat ou l'inclusion économique des minorités. Passionné d'histoire et féru de la Seconde Guerre mondiale, le dirigeant serait, selon des proches du dossier, suffisamment investi dans ce projet pour envisager d'y rester associé même après son départ programmé de la direction générale.
Sous des habits patriotiques, l'initiative vise avant tout à consolider les positions commerciales existantes de la banque, qui indique que ce programme génère déjà de nouveaux revenus. Depuis plus de vingt ans à la tête de JPMorgan, Jamie Dimon a œuvré à rapprocher Wall Street et Washington, cherchant à présenter les grandes banques comme des acteurs au service de l'intérêt général, qu'il s'agisse de la mobilisation de moyens pour la reconstruction de Detroit après sa faillite de 2013 ou de l'accompagnement de responsables locaux pro-entreprises, à l'image du maire de San Francisco Daniel Lurie. Le nouveau siège social de la banque sur Park Avenue, présenté comme ayant généré plus de 8 000 emplois syndiqués et financé d'importants travaux de rénovation des infrastructures de transport alentour, est devenu une vitrine de ce discours patriotique, jusqu'à son bar à thème baptisé « Bar des Patriotes ».
MP Materials, le déclencheur
L'épisode MP Materials a joué un rôle clé dans la genèse du programme. JPMorgan conseillait le plus grand fabricant américain de terres rares, censé contrer la domination chinoise sur ce marché, lorsque le Pentagone est entré au capital de l'entreprise à hauteur de 15 % l'an dernier. Le titre ayant plus que doublé après l'annonce, Jamie Dimon aurait regretté que sa banque ne soit pas elle-même montée au capital aux côtés de l'État. Cet épisode, combiné à une visite du dirigeant à l'usine de L3Harris à Huntsville, a contribué à faire émerger l'objectif des 1 500 milliards de dollars. Dès la fin de l'été dernier, Jamie Dimon avait demandé à ses équipes de sonder les clients susceptibles d'être intéressés par des financements publics dans le cadre de « partenariats public-privé » du type de celui conclu avec MP Materials.
Le périmètre retenu pour l'initiative est large : défense, mines et matériaux critiques, mais aussi intelligence artificielle, technologie et pharmacie. Les équipes de la banque estimaient qu'environ 1 000 milliards de dollars de prêts et de conseils en fusions-acquisitions auraient de toute façon été réalisés pour ces clients au cours des dix prochaines années avec les stratégies déjà en place ; la cible de 1 500 milliards a été fixée pour marquer une ambition supérieure. Lancée fin 2018, l'initiative aurait permis à ce jour de financer 150 milliards de dollars d'opérations.
Des arbitrages internes facilités
Selon des banquiers de l'établissement, le rattachement de certains dossiers à ce programme aurait facilité l'obtention d'autorisations internes pour des opérations plus risquées ou complexes que la banque aurait pu écarter en temps normal. C'est le cas d'une prise de participation dans une entreprise italienne de défense partenaire de Lockheed Martin, ou encore de l'accélération d'un prêt destiné à une fonderie de zinc du Tennessee adossée à des investisseurs sud-coréens, Korea Zinc, qui construit dans cet État une usine de fusion de minéraux critiques en partenariat avec les départements américains de la Défense et du Commerce, et pour laquelle JPMorgan a orchestré le financement en engageant plusieurs milliards de dollars de son propre capital.
La banque a également conseillé L3Harris lors de l'entrée du Pentagone au capital de sa division missiles, à hauteur d'un milliard de dollars, en avril dernier, et copilote l'introduction en bourse prévue de cette même division plus tard cette année. Elle conseille par ailleurs un projet de banque de défense multilatérale, dont le siège serait basé au Canada, destinée à aider les États membres à mutualiser leurs ressources pour acquérir des armements, un projet qui progresse lentement, l'Allemagne et le Royaume-Uni ayant fait savoir qu'ils n'étaient pas intéressés et les États-Unis ne s'y étant pas impliqués. Le dossier doit néanmoins être abordé par les membres de l'OTAN lors du prochain sommet de l'Alliance à Ankara.
Un périmètre comptable extensif
Certaines opérations comptabilisées dans le total de l'initiative seraient toutefois survenues indépendamment de celle-ci, à l'image de la fusion à 125 milliards de dollars entre NextEra Energy et Dominion Energy, JPMorgan conseille Dominion depuis une vingtaine d'années sans y avoir investi de fonds propres, ou de l'introduction en bourse, pour 5 milliards de dollars, d'un fabricant tchèque de drones destinés au conflit ukrainien, une opération que la banque aurait sans doute menée de toute façon.
JPMorgan aurait par ailleurs transmis aux autorités américaines des noms d'entreprises en recherche d'investisseurs, et se serait montrée particulièrement active pour orienter des sociétés de défense vers le Bureau des capitaux stratégiques du Pentagone, qui propose des financements à taux préférentiels aux jeunes entreprises du secteur.
Une mobilisation interne de haut niveau
Pour piloter ce chantier, Jamie Dimon a mobilisé certains des banquiers les plus expérimentés de la maison, sous la direction de Jay Horine, négociateur chevronné précédemment spécialisé dans les grandes transactions pétrolières, gazières et minières. Un comité consultatif a également été constitué, réunissant dirigeants d'entreprises et personnalités publiques, dont Jeff Bezos, l'ancienne secrétaire d'État Condoleezza Rice et un ancien responsable de la cybersécurité de la NSA, pour orienter la stratégie et identifier des opportunités d'investissement.
Sur les 10 milliards de dollars de fonds propres alloués au fonds dédié à la sécurité nationale, JPMorgan indique avoir déjà déployé 2 milliards de dollars. Parmi les opérations citées : 75 millions de dollars investis dans Perpetua Resources, société qui exploite une ancienne carrière de l'Idaho pour en extraire de l'or et de l'antimoine, ce dernier étant un composant essentiel à la fabrication de munitions, et qui a par ailleurs bénéficié d'un prêt de 3 milliards de dollars de la Banque d'import-export américaine. Le fonds a également pris une position, dont le montant n'a pas été communiqué, dans Databricks, société de gestion de données par ailleurs cliente historique de la banque d'investissement de JPMorgan.