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L’opportunité de la décennie : pourquoi faut-il miser sur le Japon en 2021 ?

Par Adrien Aiach, le 30/10/2020

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Alors que la Chine est devenue l’ennemi public numéro 1 des États-Unis, elle pourrait bien se mettre la planète entière à dos. A juste titre, l’empire du milieu est la source de nombreuses tensions géopolitiques, à cause de ses prétentions territoriales sur Hong Kong et Taiwan, mais également maritimes, disputant sa souveraineté en mer de Chine méridionale avec tous ses voisins.

Économiquement, cela fait plus de deux ans que l’on ne parvient pas à trouver d’accord sino-américain, poussant Donald Trump à blacklister une cinquantaine de groupes chinois, invoquant des raisons de sécurité nationale. Cerise sur le gâteau, la Chine est même pointée du doigt comme étant le responsable de la crise sanitaire.

Si ce n’est plus une surprise pour personne de savoir que les économies du Vieux contient et de l’Amérique sont à l’arrêt, alors que la croissance continue à un rythme stable en Asie, il est en revanche peu probable que la Chine persiste à jouer son rôle de locomotive de l’économie orientale. Elle ne parvient plus à maintenir des flux de capitaux entrants, et on observe à l’inverse, que les investissements sortent de Chine, pour se concentrer dans les pays de l’Asie du sud-est.

Dans un contexte si délicat, la décennie 2020-2030 pourrait faire revenir sur le devant de la scène un acteur qui avait été éclipsé par la fulgurante ascension chinoise il y dix ans : le Japon. Observant la montée en puissance d’une nation aux ambitions inquiétantes, le désormais ex-premier du Japon, Shinzo Abe, s’était montré lucide de sortir le pays de son pacifisme le plus strict, en restructurant son armée, et de solidifier la relation de l’archipel nippon avec les États-Unis, principalement autour d’un axe militaire, au cours de ses 8 années d’exercice du pouvoir.

C’est désormais le Japon qui officie en tant que nation protectrice en Asie, principalement après l’amère déception de pays émergents face aux promesses fantômes du gouvernement de Xi Jinping. C’est notamment le cas des Philippines, qui avaient remanié leur politique étrangère en faveur de relations plus chaleureuses avec la Chine, en fermant les yeux sur les différends maritimes qui opposaient les deux pays, afin d'attirer des investissements d'infrastructures à grande échelle.

Cependant, ces promesses de plusieurs milliards de dollars ne se sont jamais réalisées. Le gouvernement philippin, qui se tourne désormais vers le Japon, est ravi de la collaboration qu’entretiennent les deux pays. A ce titre, le ministre des affaires étrangères philippin déclarait en 2019 : « Oui, nous avons signé des accords avec la Chine, mais ils ne se sont guère concrétisés […] si vous comparez cela aux investissements japonais et à leur aide officielle, ça ne représente rien ».

L’histoire se répète au Vietnam, où Tokyo déploie ses trains grands vitesses pour construire la ligne du futur entre Hanoi et Ho-Chi-Minh, là où Pékin ne s’est pas montré à la hauteur de ses prétentions : les Japonais, eux, ont alloué une enveloppe de plus de 209 milliards de dollars, répartis sur 74 projets, dont 59 milliards rien que pour construire le Shinkansen visant à rallier les deux plus importantes villes du pays. Et si cette information surprend, c’est parce que le monde entier sort de son amnésie décennale : l’Occident a oublié que le Japon est un champion technologique.

A la bourse de Tokyo, on s’arrache les actions dans la thématique du cloud computing. Parfaite illustration du phénomène, la valorisation de Freee KK (4478.T), une start-up qui développe des logiciels de comptabilité basés sur le cloud et des systèmes de comptabilité automatique, a été multipliée par 4 en moins d’un an après son introduction en bourse, en décembre 2019. Bien que ces entreprises n’aient pas encore pénétré l’Europe, cela ne devrait pas tarder tant les solutions qu’elles offrent sont innovantes : pour le moment, elles solidifient leur croissance sur le marché local, dont la demande est suffisamment importante.

Il ne faudrait pas oublier que le Japon est l’un des plus gros exportateurs du monde : sa balance commerciale est positive chaque année alors qu’un tel scénario n’a pas été vu en France depuis 2004. De ce fait, les japonais possèdent la deuxième plus grosse réserve de devises mondiales, après la Chine.

Sur le papier, on a du mal à croire que le Japon est l’un des plus grands créanciers du monde, car l’archipel nippon est endetté à 240% de son produit intérieur brut, un record planétaire. Mais on oublie trop rapidement le fait que 90% de cette dette est détenue par les japonais eux-mêmes, dont 51% par la banque centrale à elle seule. Théoriquement indépendante, la BOJ est en réalité très liée au gouvernement japonais, avec qui elle collabore étroitement pour mener à bien sa politique monétaire : une situation inconnue en Europe où l’institution de Francfort peine à s’accorder avec tous les membres de la zone euro.

Dans les faits, il est possible de diviser l’endettement du pays par deux, en effaçant la dette détenue par la banque centrale nippone. Cet artifice comptable, sans conséquence sur l’économie réelle, refléterait plus fidèlement la réalité mais ébranlerait la confiance des investisseurs : moralement, il est impensable de permettre à un gouvernement d’effacer sa dette sans contrepartie. Ainsi, la dette de l’archipel envers le monde extérieur ne dépasse pas les 25% du PIB, un montant équivalent à ce que doivent rembourser à eux seuls les États-Unis au Japon : tout d’un coup, la situation n’est plus la même.

En combinant son excédent commercial, ses réserves de changes et son endettement favorable, le Japon réunit plusieurs conditions pour se doter d’une monnaie forte. Troisième monnaie la plus échangée au monde, le yen japonais est considéré, à juste titre, comme l’une des meilleures valeurs refuge. Dès lors, détenir de la devise japonaise est une opération qui fait sens en période de volatilité, surtout que les valorisations des actions à la bourse de Tokyo sont faibles.

A titre d’exemple, les actions japonaises sont moins chères que les titres français. Quand le PER moyen du CAC 40 culmine à 43,50 celui du TOPIX, lui, plafonne modestement à 26,23 ; selon des données de Bloomberg. Toujours selon l’agence américaine, cette tendance se confirme également par les rapports Prix / Valeur Comptable (1,51 en France contre 1,20 au Japon) et Prix / Chiffre d’affaires (respectivement 1,13 et 0,91).

Cette valorisation relativement plus faible est d’autant plus intéressante que les bilans de ces entreprises débordent de cash : elles détiennent dans leurs comptes plus de 4800 milliards de dollars de liquidité, un record historique. Cette montagne d’argent liquide est une véritable force. Elle permet non seulement aux entreprises d’être plus flexibles face à l’incertitude, mais également de réduire drastiquement leur endettement. Pour les actionnaires, l’opération est une véritable aubaine : le risque est doublement réduit, par l’effet combiné d’une valorisation très proche de sa valeur réelle, adossée à un bilan solide.

Enfin, ces liquidités permettent de distribuer plus de dividendes, et de multiplier les rachats d’actions : jamais les entreprises nippones n’ont reversé autant de dividendes qu’en 2019, dont le montant, en hausse constante chaque année, a été multiplié par deux depuis 2012. Dès lors, on a du mal à imaginer des arguments pour résister aux charmes du pays du soleil levant. Surtout lorsque le meilleur investisseur du monde s’y met à son tour.

Le 31 août 2020, Warren Buffett a annoncé avoir investi plus de 6 milliards de dollars dans 5 grandes entreprises japonaises. Peu valorisées, haut niveau de cash, pas de dette, commerce tourné vers l’exportation et free cash-flow élevé : ces « trading houses », cochent toutes les critères d’un bon investissement. La similitude entre la structure de ces conglomérats d’exportation et celle de Berkshire Hathaway en est même flagrante, et la décision de l’oracle d’Omaha est riche en enseignements.

Premièrement, il est convaincu que le Japon va tirer son épingle du jeu, et que la croissance économique mondiale va se concentrer à l’est, comme nous l’avons vu précédemment. Il se concentre alors sur des entreprises positionnées au carrefour de la croissance, qui capteront une grande partie de la valeur des échanges inter-régionaux.

Deuxièmement, Buffett nous envoie un signal fort : il n’a plus confiance en l’euro, ni dans le dollar, alors que le yen pourrait bien faire son retour sur le devant de la scène du forex. Les devises traditionnelles sont sous pression, à l’heure où la méfiance à leur égard s’intensifie, comme le prouve l’intérêt croissant du grand public pour les cryptomonnaies.

Troisièmement, l’économie nippone, longtemps rabaissée à cause de sa phase déflationniste, n’est pas dans une position moins bonne que les autres grandes zones commerciales. En reprenant son rôle de leader asiatique, l’avenir du Japon semble bien plus radieux que celui des économies de l’ouest : à titre d’exemple, le chômage ne dépasse pas le seuil des 3%, malgré la crise du coronavirus, un niveau que l’on qualifierait même de plein emploi aux États-Unis, où l’on flirte avec les 10%.

Finalement, la décennie qui s’amorce ne sera pas plus paisible que celle qui se termine et il sera difficile pour l’investisseur particulier de composer dans un monde instable : en revanche, le Japon offrira probablement des réponses aux doutes actuels et certains y verront l’opportunité de réduire l’incertitude financière.

A propos de l'auteur

Cet article a été écrit par Adrien Aïach, du blog Bourse & Bacon. Sur son site, il aide les investisseurs individuels à faire de meilleurs investissements. Vous pouvez retrouver son travail en cliquant ici.


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