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Islam et politique, la stratégie marocaine


Actualité publiée le 17/12/19 10:10

Le Maroc constitue-t-il une exception en matière de gestion du fait religieux et de la politique ?  Une récente étude de l’Institut Thomas More permet de faire le point. En 2011, le « printemps arabe » se manifeste dans le Royaume Chérifien à travers le « mouvement du 20 février », qui porte des revendications à la fois politiques et sociales (inégalités territoriales entre les grandes agglomérations et les zones rurales, coût de la vie, etc.). Très vite, les mouvements islamistes se mêlent à la contestation. Les jeunes du mouvement islamiste Al Adl wal Ihsane (Justice et Bienfaisance) déclarent le 16 février leur intention de participer aux manifestations. Le Parti de la Justice et du Développement (PJD, islamistes modérés), qui remportera les élections de novembre 2011 - et dirige depuis une coalition de gouvernement - publie une déclaration de soutien, avant de la retirer brusquement.

Les autorités marocaines ont compris qu’il fallait réagir vite et fort. Pour couper l’oxygène à toute tentative d’instrumentalisation de la religion en politique, elles déploient une stratégie en trois axes, selon l’étude, qui vient compléter une réforme de la constitution qui consacre une meilleure répartition des pouvoirs.

Le premier axe est une meilleure prise en compte de la situation sociale. Le roi martèle qu’il en a fait sa priorité, reconnaissant que le pays a accru les inégalités malgré uen croissance économique forte au cours des vingt dernières années. Lors du discours du Trône de 2018, il affirme ainsi que « la question sociale retient toute [son] attention et [l]’interpelle vivement à la fois en tant que roi et en tant qu’homme ». Divers programmes sont ainsi initiés. Outre les initiatives en direction de l’alphabétisation des fillettes ou de la santé, citons entre autres exemples, le programme Tayssir destiné à réduire l’abandon scolaire ou le programme Muwatana initié par l’Éducation nationale en partenariat avec l’Union européenne pour consolider chez les collégiens la citoyenneté, le civisme et la lutte contre les discriminations. « Autant de domaines dans lesquels le Maroc entend reprendre la main sur des thématiques souvent laissées aux islamistes », note Sophie de Peyret dans son étude pour l’Institut Thomas More.

 

Une sphère politique en mutation

Deuxième axe : la sphère politique. Le PJD (Parti de la justice et du développement) tire son origine du Mouvement populaire démocratique et constitutionnel, créé en 1967. C’est en 1998 qu’il prend le nom qu’on lui connaît aujourd’hui. Jusqu’en 2003, il se présente comme un « parti islamique » qui vise clairement l’islamisation de la société et de l’État. Il s’emploie alors à défendre exclusivement les aspects moraux, éthiques et religieux énoncés par le corpus des textes musulmans et prône la moralisation de la vie publique et la lutte contre la dépravation.

Mais les attentats de Casablanca le poussent à un changement de positionnement et de discours. Les références religieuses s’estompent, faisant place à une approche plus politique. Le vocabulaire évolue (les « banques islamiques » deviennent des « banques participatives »), les arguments avancés contre les jeux de hasard cessent d’être religieux mais se fondent sur des bases économiques, la suprématie du roi est reconnue. « A l’image de la monarchie hassanienne qui a su intégrer les mouvances d’extrême-gauche, en les vidant de leur substance idéologique, le roi Mohammed VI semble vouloir assimiler les islamistes », juge Sophie de Peyret.

S’il déclare toujours « décliner une lecture politique de l’islam » via une « interprétation modérée dans la société marocaine », selon les propos de Lahcen Daoudi, membre du Secrétariat général du PJD, le parti constate que la gestion des affaires publiques nécessite des concessions et s’engage dans la voie d’une certaine sécularisation. Le PJD « se présente comme un parti politique ordinaire, séculier et non religieux, mais à référence islamique, suivant un programme civil qu'il veut appliquer selon les normes démocratiques », analyse le sociologue Okacha Ben Elmostafa. En cela, il se distingue du parti Al Adl wal Ihsane, qui demeure résolument religieux et refuse d’intégrer le jeu politique institutionnel.

Pour Sophie de Peyret, « en accédant au pouvoir, en reconnaissant la Commanderie, en votant la Mudawana [Code de la famille], les ambitions islamistes du PJD semblent circonscrites ». Mais ses victoires électorales (il remporte les élections législatives de 2016 après celles de 2011) sont malgré tout le signe que ces mouvements représentent une force importante dans le paysage politique marocain. « Ne pouvant l’ignorer ou l’interdire, le roi s’emploie à le contenir », explique la chercheuse de l’Institut Thomas More.

Sécularisation des structures

Le troisième axe de la stratégie marocaine, selon la chercheuse, est peut-être plus fondamental encore. Pour elle, « le royaume s’est engagé dans un processus, non pas de laïcisation, mais de sécularisation de ses structures ». Elle note qu’hormis la Commanderie qui conserve la faculté de mêler politique et religieux, un décret royal de 2014 encadre les fonctions des préposés religieux (imam, muezzin, prédicateur, etc.) en indiquant que pour la durée de leurs fonctions, il leur « est interdit de s'engager dans toute activité politique ou syndicale, de prendre toute position qui est politique ou syndicale ».

Pour l’heure, cette stratégie singulière a permis au Maroc de cultiver son modèle particulier en contenant les poussées islamistes tout en s’ouvrant graduellement aux revendications des progressistes.  Pour certains, cette ouverture pourrait aller encore plus vite, notamment dans le domaine des libertés individuelles. Reste que le modèle marocain, ancré dans l’histoire, avance à son rythme, en prenant soin de ne pas heurter la frange la plus conservatrice de la société, tout en préservant des équilibres précieux.  

© www.abcbourse.com

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