Achetez la rumeur, vendez la nouvelle
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Achetez la rumeur, vendez la nouvelle

Par Christophe Gautheron, le 15/06/2009

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« Achetez la rumeur, et vendez la nouvelle !» : voilà un joli poncif que l’on aime déclamer lors d’un repas de famille. Cela permet d’épater la fratrie, de sembler cultivé, voire de passer pour un philosophe. Cela pourrait même laisser l’impression fugace que vous seriez un vieux sage des marchés financiers. La classe quoi !

Mon propos ici n’est pas de confirmer ou d’infirmer ce dicton.

Je laisse ce loisir à notre champion de l’indicateur, de la statistique, et du datamining, l’excellentissime : Samuel Rondot : « Samuel, si tu m’entends ... ».
Moi, ce qui me motive, c’est de vous faire pénétrer dans les arcanes de la RUMEUR afin que vous puissiez en décrypter le fonctionnement et l’utilisation.

Quels sont les effets des rumeurs ?

Sur les marchés financiers, la rumeur provoque systématiquement de vastes embardés des cotations boursières.
Pour illustrer cela, prenons un cas toujours sous le feu de l’actualité.

Depuis un mois, et l’apparition de la rumeur d’entrée de Bernard Tapie au capital du Club Méditerranée, le cours de l’action est désarticulé comme un grand corps foudroyé par l’éclair, et frappé de surplus d’une crise d’épilepsie.

J’engage les curieux à jeter un coup d’œil au graphe de cette action.

Ce qui est marquant, ce n’est pas tant la volatilité, que les volumes historiques de 5 à 10 fois supérieurs la normale depuis plus d’un mois.

« Quand Y’a rumeur, Y’a toujours du monde. Et quand Y’a beaucoup de monde, et bien ça cogne ! » : voilà ce qu’affirme le trader avisé, mais que l’on croirait tout droit sorti de la bouche d’un hooligan.
La rumeur provoque systématiquement la création spontanée d’énormes grappes d’individus qui s’amalgament autour d’un thème et qui se le disputent.
C’est un résultat invariant dans l’espace, le temps, la langue, et la culture.
Les scientifiques y voient donc un aspect essentiel de la nature humaine.
Et, les psychologues évolutionnistes commencent à expliquer pourquoi ce trait de caractère aurait été sélectionné comme un avantage stratégique pour façonner le paysage social.

Alors, chers lecteurs, pourquoi le cours de l’action Thomson s’envole-t-il soudain sous l’annonce d’une rumeur d’entrée à son capital du FSI ?

Techniquement, tout simplement car lorsqu’un grand nombre d’individus fondent comme des vautours sur une carcasse de taille finie ; alors, chacun lutte à mort pour arracher un morceau de la bidoche faisandée.
Mais surtout, et pour autant que les chercheurs le sachent, cela est la résultante du fait que nos ancêtres ont vécu en groupes relativement petits, au sein desquels tout le monde connaissait tout le monde, et depuis toujours.
Pour survivre correctement, nos ancêtres devaient coopérer parfaitement avec les membres du groupe pour résister aux attaques des cellules extérieures.
Mais, ils devaient aussi développer la conscience que les membres du groupe étaient leur principaux compétiteurs lorsqu’il s’agissait de partager des ressources à caractère limité : une femelle, un abri, un outil, de la nourriture ...

Ainsi, nos ancêtres firent face à une difficulté adaptative particulière : il s’agissait de mémoriser par exemple : qui était un associé fiable, qui était fourbe, ou qui serait un partenaire reproductif valable.
Il fallait élaborer des stratégies efficaces pour gérer avec succès, la reproduction, et les ressources.
Surtout, et pour que tout soit profitable, il s’agissait de prédire et d’influencer le comportement des congénères.
Ainsi, les personnes fascinées par la vie des autres avaient plus de succès que les autres.
Et, ce sont les gènes de ces individus qui ont été sélectionnés et qui se sont transmis au fil des générations.
Nous sommes TOUS sous le joug d’une incapacité génétique à ignorer les rumeurs.

La passion du grand public pour : radio moquette au travail, pour la télé-réalité, pour les forums internet, ou pour la presse people relèvent toutes de ce phénomène.
Et, de nos jours, la rumeur est souvent une stratégie développée par des individus douteux pour promouvoir leurs intérêts au détriment d’autrui : à la bourse, plus qu’ailleurs, qu’on se le dise !
Une des forces de la rumeur est qu’elle rassure. Car, l’information révélée par la rumeur est souvent présentée comme une information sensible que seuls quelques initiés échangent.
Les secrets partagés sont une des meilleures façons de lier des individus entre eux.
Le groupe rassure. Le groupe permet d’échanger oralement.
Cela permet à un amas de neurones au sein du cerveau, l’amygdale cérébrale, responsable de la peur, de se mettre en mode alpha, c'est-à-dire de se positionner au niveau d’activité le plus faible possible.
C’est très précisément pour cette raison que l’on se fait tondre si souvent en bourse quand on joue une rumeur : nos défenses sont alors à leur plus bas niveau.
La rumeur contemporaine joue une partition nouvelle : celle de la rencontre brutale entre les médias modernes et des cerveaux quasiment inchangés depuis l’âge de pierre.

Lisez cette dépêche qui date du début de l’année 2009 et qui concerne BNP Paribas :

« BNP Paribas a annoncé qu’aucune augmentation de capital, autre que celle permettant de faire l’acquisition relutive des activités de Fortis Banque, n’est à l’étude.
BNP Paribas a rappelé que ses ratios satisfaisaient pleinement les exigences du régulateur, compte tenu de son profil de risque.
La banque a ainsi réagi aux rumeurs qui laissaient entendre qu’elle pourrait être amenée à faire une augmentation de capital pour augmenter ses ratios de fonds propres
».

De mémoire de trader gâteux, il me semble que ces rumeurs ont provoqué une forte baisse du titre : -25% en 5 jours ... et cela consécutivement à la pression baissière des marchés qui avaient déjà fait chuter le titre de -25% en trois semaines !
La rumeur financière est une forme violente et moderne de plaie, à l’instar des crickets qui se déchaînaient sur les champs de blé en Afrique.
Ca vient, ça vrombit, ça passe, et puis ensuite, il ne reste plus rien que des hommes hagards, meurtris et tristes.
Jacques Attali en disait ceci : « Dans un monde ou l’information est une arme, la rumeur agit comme un virus. Elle détruit les défenses immunitaires de sa victime ».
Depuis quelques années, on assiste à une forme de manipulation que l’on nomme l’écriture rumorale.
C’est l’appellation d’une forme d’écriture journalistique qui vise à manipuler les masses pour étriller le chaland.

Comment détecte-t-on une écriture humorale, euh ... amorale, non ... rumorale ?

Je vais vous le dire derechef, bande de petits veinards. Ce sera votre récompense pour m’avoir suivi jusqu’à ce point du raisonnement.

Il y a 4 formes stylistiques qui permettent de manipuler l’opinion :

1/ Le masquage :
Exemples : « Selon les traders institutionnels du parquet ...».
« Des sources bien informés affirment ... ».

2/ L’incertitude et la connivence :
Exemples : « Peut être ne le savez vous pas encore ... ».
« Il se pourrait qu’une fois de plus ... ».

3/ L’antériorité :
Exemples : « Souvenez vous en 1929, le rebond ... ».
« Déjà en Décembre, les volumes montraient ... ».

4/ L’ouverture :
Exemples : « On imagine combien ils vont perdre ... ».
« L’avenir sera moins sombre ... ».

Savoureux, non ces petits bonbons que j’ai posé sur vos langues sucrées de gourmands, hein ?
Rien que du flou, de l’impersonnel, du conditionnel, de la supputation, et de l’incomplétude ! Le pire, c’est que : CA MARCHE !

Alors, pourquoi cela fonctionne-t-il ?

L’autre jour, je devisais avec un vieil homme sur un banc au parc.
Moi, j’affirmais doctement: « Ce n’est pas compliqué, ça marche du tonnerre, car cela exploite à plein des mécanismes inconscients qui proviennent du fond des âges, et qui sont gravés dans les méandres de nos cerveaux ».
Le vieux répondit dans un souffle : « Tu as certainement raison. Mais, moi, du haut du compteur de mes années, j’affirme simplement que le problème des hommes n’est pas de savoir ce qu’il faut faire ... mais de le faire réellement. Et que, leur souci principal n’est pas de savoir qui il faudrait, ou non, écouter, mais simplement de ne pas écouter ».


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