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Effondrement monétaire: la solution unique de Singapour

Par Adrien Aiach, le 04/12/2020

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L’impression monétaire est-elle le seul moyen de payer les factures de la pandémie ? C’est en tout cas ce que semblent penser les décideurs politiques, terrifiés par la menace d’une nouvelle Grande Dépression.

S’il existe une séparation entre la politique fiscale et la politique monétaire, c’est pour une raison bien particulière : éviter qu’un gouvernement ne se finance par la planche à billets, et de ce fait, qu’il ne détruise la valeur de sa monnaie. Mais le marasme financier de 2008 avait déjà rendu cette cloison poreuse, et la crise sanitaire l’a tout simplement fait disparaître.

Cette solution est peut-être la seule pour éviter une spirale déflationniste dans des économies occidentales qui n’ont connu qu’une croissance timide et une inflation faiblarde au cours des dix dernières années.

Pourtant, la banque centrale devrait se rendre compte que parachuter des liasses de billets sur les marchés financiers ne suffit plus. Le taux de refinancement à 0% depuis 2016 est un cuisant aveu d’impuissance de l’institution de Francfort, désormais coincée dans la trappe à liquidités.

Il existe une vérité économique à laquelle on ne peut échapper : imprimer de la monnaie détruit sa valeur et conduit à une inflation rapide. A bien des égards, cela ressemble plus à un pacte Faustien qu’à une solution durable.

Alors que l’euro et le dollar sont plus que jamais sous pression, peu d’issues s’offrent à l’investisseur individuel pour réduire le risque monétaire, et la réponse pourrait une fois encore venir d’Asie, plus particulièrement de Singapour.

Traditionnellement, une banque centrale n’a qu’une seule mission : veiller à la stabilité des prix. Dans la plupart des économies, elle mène cette mission à bien en régulant la quantité de monnaie, en partie grâce aux taux d’intérêt.

En revanche, il est impossible pour un pays de disposer à la fois d’une parfaite circulation des capitaux, d’un contrôle sur les taux d’intérêt et d’une stabilité du taux de change : c’est ce qu’on appelle le Triangle d’Incompatibilité.

A titre d’exemple, la Chine maîtrise ses taux d’intérêt et peut fixer arbitrairement la valeur du yuan grâce à ses réserves de change, mais restreint la circulation des capitaux. Les États-Unis, eux, disposent d’une économie ouverte et ont la main sur leurs taux d’intérêt : en contrepartie, la valeur du dollar flotte face aux autres monnaies.

Et c’est bien là que réside le dilemme de Singapour. Son économie est entièrement dépendante de son commerce extérieur, aussi bien pour les importations que pour les exportations, et la stabilité de son taux de change assure de fait la stabilité des prix : pour survivre, il a donc fallu abandonner le contrôle sur les taux d’intérêts.

Car un dollar de Singapour trop fort pourrait entraîner de la déflation. S’il prenait de la valeur, le prix des importations diminuerait, et les exportations, qui deviendraient plus chères, baisseraient en volume, ce qui entraînerait une baisse générale des prix.

Pourtant, déprécier la monnaie ne serait pas non plus une bonne idée, car cela contribuerait à une hausse du prix des importations, et donc, à une hausse généralisée des coûts, ce qui compenserait le gain de compétitivité des exportations, dont le volume augmenterait. Il y aurait alors un risque de surchauffe de l’économie : l’inflation ferait plonger le taux de change, aggravant la situation.

C’est pour cela que l’Autorité Monétaire de Singapour (la MAS, Monetary Authority of Singapore) garantit la valeur de sa monnaie face aux autres devises.

Tout comme la Banque Centrale Européenne recherche une inflation saine de 2% par an, la MAS vise une « modeste et graduelle appréciation » du dollar de Singapour du même ordre de grandeur : depuis le 1er janvier 2004, il s’apprécie à un rythme annualisé d’environ 1,7% face à l’euro.

Mais pour contrôler la valeur d’une monnaie, il est nécessaire de disposer de réserves de change suffisantes. Avec l’équivalent de plus de 300 milliards de dollars américains, Singapour se situe à la onzième place du classement mondial, devant l’Allemagne (13ème), la France (14ème), le Royaume-Uni (17ème) et les États-Unis (21ème), ce qui permet à son Autorité Monétaire de réévaluer sa devise, en influant sur sa demande.

Preuve de sa puissance financière, Singapour est l’un des rares pays du monde à se permettre d’avoir une dette supérieure à 125% de son PIB, sans que cela n’inquiète son credit rating.

Comment cela est-il possible ? Il faut bien comprendre que Singapour n’emprunte pas pour financer son déficit : cela lui est interdit par sa constitution (le Government Securities Act). Cet argent est uniquement destiné à l’achat d’actifs, principalement à l’étranger.

Les investissements du fonds souverain de Singapour, qui gère plus de 450 milliards de dollars américains, assurent un flux de revenu régulier, aident le gouvernement à financer le fonctionnement du pays et participent à la solidification des réserves de change.

Si l’on prend en compte la richesse de Singapour, sa dette nette est tout simplement nulle : voilà pourquoi la cité-État s’est vu attribuer la note maximale AAA par les agences de notation.

Construire un tel empire monétaire et financier n’est possible que grâce à la balance commerciale de Singapour, positive chaque année depuis plus de 20 ans : c'est un modèle similaire qui a fait le succès des économies japonaise et chinoise par le passé.

D’ailleurs, la Chine, Hong-Kong, la Malaisie, l’Indonésie et le Japon sont aujourd'hui les principaux partenaires commerciaux de Singapour, pesant pour plus de 70% des exportations de la cité-État, alors que le cabinet McKinsey estime que l’Asie “représentera 50% du PIB mondial d’ici 2050”.

La probabilité que cette région du monde devienne le nouveau centre de la croissance mondiale est presque une certitude pour quiconque réalise l’ampleur des difficultés économiques, financières et monétaires auxquelles font face les économies occidentales.

Mais un développement aussi rapide nécessite un apport en capitaux massif, et c’est pour cela que la Chine tente par tous les moyens d'annexer Hong-Kong, qui lui offrirait un hub financier de statut international, et lui permettrait d'accroître son emprise sur les flux de capitaux en Asie.

Si l’Empire du Milieu parvenait à prendre le contrôle de Hong-Kong, cela favoriserait la position de Singapour dans la course au titre de troisième hub financier asiatique, car de nombreuses entreprises pourraient fuir le régime chinois et ses règles draconiennes.

Nous avons en effet pu observer l’impact d’un tel choc politique avec le Brexit. Le cabinet EY a récemment estimé que les entreprises de services financiers opérant au Royaume-Uni avaient transféré plus de 1200 milliards de livres sterling (1338 milliards d’euros) vers l’Union Européenne.

Il n’y a d’ailleurs qu’à constater le taux de change : le dollar de Hong-Kong n’a pas bougé depuis 20 ans face à l’euro et au dollar américain, mais s’incline lourdement face à la monnaie de Singapour (-22,7%), preuve que la stratégie de la MAS fonctionne.

Ainsi, suite au déclin du rival Hongkongais, Singapour et son industrie bancaire pourraient se retrouver en pole position pour fournir les capitaux nécessaires à la prochaine vague d’expansion asiatique. En finançant la croissance, via leurs prêts et leurs activités d’investissement, les banques capteraient ainsi une partie de cette création de richesse.

Contrairement aux marchés européens et américains, où les valeurs bancaires sont à fuir comme la peste, le secteur financier singapourien pourrait se révéler être un pari lucide, bien qu’audacieux en cette période d’incertitude. Même si ce dernier souffre du ralentissement économique et de taux d’intérêt bas, cela pourrait changer dans un futur proche.

Puisqu’il est impossible pour Singapour de contrôler ses taux d’intérêts dans son système monétaire actuel, ce sont les taux d’intérêts américains qui déterminent en grande partie le loyer de l’argent au sein de la cité-État.

Or, il se peut que la FED n’ait d’autres choix que de relever les taux d’intérêt pour faire face à l'inflation sous-jacente à la création de monnaie, car il est difficilement concevable (mais pas impossible) de laisser les taux d’intérêt réels en territoire négatif si l’on assiste à une hausse des prix généralisée aux États-Unis.

Ainsi, les taux singapouriens remonteraient dans la lignée des taux américains, un événement propice aux banques de Singapour, qui évoluent dans un environnement bien plus favorable que leurs consœurs américaines.

L’investisseur individuel à la recherche d’opportunités exotiques pourrait donc se pencher sur cette thématique, surtout que le principal indice boursier de Singapour, le STI, ne contient pas de valeurs technologiques dans sa composition, et dispose donc d’une valorisation plus attrayante que les autres places mondiales.

A propos de l'auteur

Cet article a été écrit par Adrien Aïach, du blog Bourse & Bacon. Sur son site, il aide les investisseurs individuels à faire de meilleurs investissements. Vous pouvez retrouver son travail en cliquant ici.


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