La menace de Donald Trump d'imposer un droit de douane de 25 % aux pays qui commercent avec l'Iran risque de rouvrir de vieilles blessures avec Pékin, principal partenaire de Téhéran, mettant à l'épreuve l'image mondiale du dirigeant chinois Xi Jinping et sa détermination à défendre les intérêts commerciaux de la Chine.
La nouvelle sanction américaine visant indirectement l’Iran intervient dans un moment de vulnérabilité extrême du pays. Les manifestations touchent l’ensemble des 31 provinces, le bilan humain est lourd, l’accès à Internet est fortement restreint et les tensions internes fragilisent déjà l’exécution normale des échanges commerciaux.

Mais cette mesure ne vise pas prioritairement l’économie iranienne en tant que telle. Elle vise à reconfigurer les arbitrages commerciaux de ses partenaires, et en particulier ceux de la Chine. L’Iran agit ici comme le déclencheur visible ; la Chine en est le véritable levier.
Contrairement aux sanctions classiques ciblant directement les exportations ou les flux financiers iraniens, cette mesure repose sur une logique différente :lier la relation commerciale avec l’Iran à l’accès au marché américain.
Le message implicite est simple : commercer avec l’Iran n’est pas interdit en soi, mais devient potentiellement coûteux ailleurs, là où les volumes, les marges et les intérêts économiques sont incomparablement plus importants.
D’un point de vue strictement commercial, il s’agit d’un mécanisme dedésalignement d’incitations. Tant que le commerce avec l’Iran génère un gain net (barils à prix réduit, débouchés industriels, arbitrages logistiques), les flux persistent malgré les contraintes.

Dès lors que ce gain est compensé, ou dépassé, par un coût exogène (tarif douanier, restrictions d’accès, surcoûts financiers), le calcul rationnel change.
Chine : le poumon financier et l’arbitre des volumes
La Chine est le nœud central, parce qu’elle constitue la principale “chambre de compensation” commerciale de l’Iran.
La Chine achète plus de 80 % du pétrole iranien exporté, selon les données de la société d’analyse Kpler pour 2025. Le pétrole iranien compte un nombre limité d’acheteurs en raison des sanctions américaines visant à couper les financements du programme nucléaire de Téhéran.
L’an dernier, la Chine a importé en moyenne 1,38 million de barils de pétrole iranien par jour, selon Kpler. Cela représentait environ 13,4 % de ses importations totales par voie maritime, qui s’élevaient à 10,27 millions de barils par jour
D’après les données des douanes chinoises, la Chine a fortement réduit ses importations iraniennes ces dernières années, les entreprises chinoises craignant des sanctions du gouvernement américain.
Les dernières données douanières montrent que la Chine n’a acheté que 2,9 milliards de dollars de marchandises iraniennes au cours des onze premiers mois de l’année dernière, contre un pic de 21 milliards de dollars en 2018, lors de la première présidence de Trump.
Les données montrent que les échanges bilatéraux se sont élevés à plus de 13 milliards de dollars en 2024, selon Comtrade des Nations Unies, une base de données mondiale de statistiques officielles sur le commerce international.
Cependant, en raison des sanctions, une grande partie de ces échanges se fait par le biais de la navigation parallèle et n’est pas enregistrée officiellement. Par exemple, les données de la Banque mondiale de 2022 indiquaient que le volume total des échanges commerciaux entre la Chine et l’Iran s’élevait à 37 milliards de dollars.
Katrina Yu, correspondante d’Al Jazeera en direct de Pékin, a indiqué que la Chine était le premier partenaire commercial de l’Iran depuis 2016. Ce commerce a constitué une « bouée de sauvetage économique pour l’Iran », a-t-elle déclaré.
« La Chine n’achète pas seulement du pétrole. Elle achète aussi d’autres produits, comme des matières plastiques, du minerai de fer et des produits chimiques. Elle est également un important acheteur de méthanol iranien. Selon certaines informations, la Chine envisageait même d’accroître ses achats de pétrole iranien compte tenu des troubles actuels au Venezuela », a-t-elle déclaré.
Ce flux n’est pas un détail : il conditionne la capacité de l’Iran à obtenir des devises, à financer ses importations, et à soutenir ses revenus budgétaires. Pour Pékin, le calcul est microéconomique : ces barils se négocient avec une forte décote(souvent plusieurs dollars par baril), ce qui est particulièrement attractif pour les raffineurs indépendants chinois.
Depuis décembre, le pétrole brut iranien léger se négocie avec une décote d’environ 8 à 10 dollars le baril par rapport au Brent ICE, livraison comprise, à destination de la Chine, contre une décote d’environ 6 dollars en septembre, selon des négociants. Cela signifie que les raffineurs chinois économisent environ 8 à 10 dollars par baril en achetant du pétrole brut iranien léger plutôt que du pétrole brut omanais non soumis à sanctions.
Mais cette centralité crée aussi une vulnérabilité. Le gain chinois repose principalement sur un arbitrage de prix, du pétrole bon marché, alors que le coût potentiel induit par une dégradation de l’accès au marché américain concerne des volumes, des chaînes de valeur et des secteurs bien plus larges.
Selon la correspondante d’Al Jazeera, ce nouveau tarif douanier « va vraiment pénaliser les fabricants chinois » car il s’appliquera en plus du tarif de 35 % auquel les produits chinois sont déjà soumis aux États-Unis.
Cette nouvelle taxe potentielle intervient plusieurs mois après l’annonce d’une trêve commerciale entre les États-Unis et la Chine, ramenant les droits de douane chinois de plus de 100 % à 35 % à la suite d’une rencontre entre le président Xi Jinping et Donald Trump en octobre, en marge du sommet de la Coopération économique Asie-Pacifique en Corée du Sud.
La sanction cherche précisément à opposer un avantage microéconomique (le baril décoté) à un risque macro-commercial systémique.
Transformer le pétrole iranien d’actif discount en passif de risque
Le cœur de la stratégie commerciale est là : faire basculer le pétrole iranien du statut d’input avantageux vers celui de facteur de risque de modèle. Tant que le brut iranien est perçu comme une opportunité de marge, il trouve toujours preneur. Mais dès lors qu’il est associé à :
- des risques tarifaires,
- des complications de financement du commerce,
- une pression accrue sur les assurances maritimes,
- ou une exposition indirecte à des mesures américaines,
il devient un actif moins désirable, même à prix réduit.
Dans ce contexte, la Chine est contrainte de choisir non pas entre l’Iran et les États-Unis sur un plan politique, mais entre deux logiques commerciales incompatibles : préserver un avantage énergétique marginal ou sécuriser l’accès à des marchés, capitaux et technologies autrement plus stratégiques.
Inde : une élasticité commerciale élevée à la pression américaine
Les échanges indo-iraniens sont aujourd’hui nettement inférieurs à ceux observés avant 2018, mais l’Inde reste un cas important sur le plan commercial.
L’Inde est une destination d’exportation majeure pour l’Iran, la valeur totale de ces exportations s’élevant à un peu plus de 1,05 milliard de dollars en 2024.
Les liens commerciaux entre l’Iran et l’Inde ont longtemps été importants, mais ils se sont transformés radicalement depuis la fin des exemptions sur le pétrole iranien et le durcissement des sanctions.
Là où la relation était historiquement dominée par l’énergie, et pouvait dépasser les 10 milliards de dollars certaines années, elle s’est recentrée depuis 2019 sur un noyau non pétrolier, plus petit mais relativement stable, autour de 1 à 2 milliards de dollars par an sur les dernières années.
Cette contraction s’explique principalement par la disparition du pétrole iranien du panier d’importations indiennes. Avant 2019, le brut iranien représentait une part majeure des achats indiens, car il était compétitif et adapté au parc de raffinage.
Mais une fois l’accès devenu trop risqué sur le plan financier et opérationnel, l’Inde a réalloué ses volumes vers d’autres fournisseurs. Résultat : le commerce bilatéral n’a pas disparu, mais il s’est “dé-énergétisé”, ce qui réduit mécaniquement sa taille totale et surtout sa visibilité stratégique dans la balance commerciale indienne.
Dans la relation actuelle, l’Inde apparaît surtout comme exportateur net vers l’Iran. Les exportations indiennes sont dominées par des produits à forte récurrence et relativement peu substituables pour les consommateurs iraniens : le riz basmati en est l’exemple le plus emblématique.
L’Iran figure régulièrement parmi les principaux débouchés du basmati indien, ce qui en fait un point sensible dès que les conditions de paiement ou d’assurance se détériorent. Les autres flux incluent des produits pharmaceutiques, des biens de consommation, certains produits agricoles et des biens industriels légers.
Les importations indiennes depuis l’Iran sont aujourd’hui plus modestes et plus fragmentées. Elles se concentrent sur des catégories non énergétiques :produits chimiques(y compris certains intermédiaires), quelques flux agroalimentaires (fruits secs, dattes, noix) et divers intrants industriels.
Le commerce existe, mais il n’est plus structuré autour d’un “gros tuyau” énergétique comme auparavant ; il fonctionne davantage comme une série de flux spécialisés, plus facilement compressibles en cas de stress financier.
Le point crucial, sur un plan commercial strict, est que la relation Inde–Iran est surtout contrainte par la finance du commerce. Même lorsque les biens échangés ne sont pas sanctionnés en tant que tels, l’exécution dépend du règlement, des assurances, des transporteurs et des banques correspondantes.
Dès que le risque de non-paiement augmente (instabilité interne iranienne, dépréciation du rial, restrictions sur les transferts), les exportateurs indiens deviennent plus prudents : contrats suspendus, demande de prépaiement, réduction des volumes, voire réorientation vers d’autres marchés.
C’est précisément ce que plusieurs acteurs du secteur ont signalé récemment pour certaines cargaisons agricoles, dont le basmati, lorsque les inquiétudes sur le contexte iranien et les risques commerciaux se sont intensifiées.
La relation indo-iranienne reste également sensible au risque de “contagion” tarifaire américaine visant les pays commerçant avec l’Iran. Même si, en valeur absolue, le commerce Inde–Iran est devenu relativement petit comparé au commerce Inde–États-Unis, l’existence d’une menace tarifaire agit comme un facteur de discipline : elle décourage le retour à de grands volumes et pousse les entreprises à réduire l’exposition, notamment dans les segments qui nécessitent financement et assurance internationale.
Plusieurs sources indiennes ont d’ailleurs souligné que l’impact macro serait limité justement parce que le commerce bilatéral est déjà faible, ce qui, commercialement, signifie aussi que l’Inde a peu d’incitation à “prendre le risque” de l’élargir fortement.
Selon Reuters , qui cite des données du ministère indien du Commerce, le commerce bilatéral entre l'Inde et l'Iran s'élevait à 1,34 milliard de dollars pour les dix premiers mois de 2025.
L’Inde est soumise à des droits de douane américains de 50 % sur son acier et son aluminium. De nombreuses autres exportations indiennes sont également taxées à hauteur de 50 % par les États-Unis.
La semaine dernière, des médias ont rapporté que l’administration Trump envisageait d’imposer des droits de douane de 500 % sur les importations de pétrole russe en Inde.
Sa dépendance à l’égard du marché américain, des flux de capitaux internationaux et des technologies critiques rend son arbitrage très asymétrique. Pour New Delhi, les économies potentielles réalisées sur des importations énergétiques iraniennes sont faibles face au coût potentiel d’une détérioration de ses relations commerciales et financières avec les États-Unis.
Ici, la sanction fonctionne comme un signal de discipline commerciale : l’alignement stratégique est implicitement présenté comme une condition de stabilité économique, indépendamment du prix relatif de l’énergie.
Cependant, selon le journal The Hindu , l'Inde serait probablement en mesure de trouver d'autres partenaires commerciaux que l'Iran si la menace de Trump concernant ces droits de douane se concrétisait.
Si l'arrêt des importations en provenance d'Iran pourrait potentiellement affecter l'approvisionnement indien en fruits frais à court terme, et si l'arrêt des exportations impacterait principalement le secteur du riz basmati, l'Inde a historiquement réduit ses échanges commerciaux avec l'Iran en réponse aux sanctions américaines précédentes.
Turquie : renchérir le coût du contournement
La Turquie joue historiquement un rôle de plaque tournante logistique dans les régimes de sanctions : réexportations, triangulations commerciales, ajustements documentaires. Le renforcement de la pression commerciale dans cette zone ne vise pas tant à stopper les flux qu’à augmenter leur coût.
Sur le plan commercial, cela se traduit par :
- davantage de contrôles,
- une frilosité accrue des banques correspondantes,
- une hausse des primes d’assurance,
- et une baisse de la fluidité logistique.
De plus, d’après les données de l’ONU Comtrade de 2024, la Turquie était le deuxième partenaire commercial de l’Iran. Les échanges entre les deux pays s’élevaient à environ 5,7 milliards de dollars.
La structure des échanges est largement dominée par l’énergie iranienne exportée vers la Turquie, en particulier le gaz naturel. L’Iran est l’un des fournisseurs clés de gaz de la Turquie via des gazoducs transfrontaliers, ce qui confère à la relation une dimension contractuelle et infrastructurelle relativement stable par rapport au commerce maritime.
À cela s’ajoutent des exportations iraniennes de produits pétrochimiques, de plastiques, de métaux et de produits agricoles.
En sens inverse, la Turquie exporte vers l’Iran des biens manufacturés, notamment des machines, des équipements industriels, des biens de consommation, des textiles, des produits alimentaires transformés et des matériaux de construction.
Ces exportations répondent aux besoins d’une économie iranienne contrainte par les sanctions et limitée dans son accès aux fournisseurs occidentaux, faisant de la Turquie un fournisseur de substitution sur plusieurs segments.
Au-delà des flux bilatéraux directs, la Turquie joue un rôle central de plateforme logistique et commerciale indirecte. Dans les régimes de sanctions, elle est fréquemment utilisée comme zone de transit, de réexportation ou de transformation documentaire des flux iraniens, grâce à son système logistique développé, ses ports, ses routes terrestres et sa position charnière entre l’Asie et l’Europe.
Cette fonction n’implique pas nécessairement une augmentation des volumes globaux, mais elle augmente la valeur stratégique de la Turquie dans les chaînes commerciales iraniennes.
Toutefois, cette position est aussi une source de vulnérabilité. La Turquie est fortement intégrée au commerce mondial, au système bancaire international et aux chaînes européennes.
Dès lors, les pressions américaines et le durcissement des mécanismes de contrôle ont pour effet principal non pas de couper brutalement les échanges, mais d’en renchérir le coût : hausse des primes de risque, frilosité bancaire, complexification des paiements et réduction de la fluidité logistique. Commercialement, cela se traduit par une érosion progressive de la rentabilité des circuits de contournement plutôt que par une rupture nette.
La Turquie est soumise à un droit de douane de base de 15 % imposé par les États-Unis. Depuis juin, les États-Unis ont doublé leurs droits de douane sur l’acier et l’aluminium en provenance de la plupart de leurs partenaires commerciaux, dont la Turquie, les faisant passer de 25 % à 50 %.
Émirats arabes unis : le nœud financier sous contrainte de conformité
Les Émirats arabes unis jouent un rôle différent mais tout aussi central, davantage lié à la finance du commerce, au négoce et à la réexportation. Leur forte intégration au système financier mondial et au dollar rend leur économie extrêmement sensible aux risques de réputation et de sanctions secondaires.
Historiquement, les Émirat, et en particulier Dubaï, ont été l’un des premiers partenaires commerciaux de l’Iran, avec des échanges pouvant dépasser 15 à 20 milliards de dollars par an avant les phases de sanctions les plus strictes.
La majorité de ce commerce repose sur des réexportations plutôt que sur une production locale émiratie. Les Émirats servent de plateforme d’entrée pour des biens asiatiques, européens ou africains à destination de l’Iran : machines, électronique, pièces détachées, biens de consommation, produits chimiques et équipements industriels.
Cette fonction permet à l’Iran d’accéder indirectement à des chaînes d’approvisionnement mondiales malgré son isolement financier.
Les exportations directes iraniennes vers les Émirats sont plus limitées en valeur et concernent principalement des produits pétrochimiques, des matériaux de construction et des produits agricoles. Mais l’asymétrie est assumée : l’enjeu principal n’est pas l’équilibre commercial, mais l’accès aux marchés, aux devises et aux services commerciaux.
Le cœur du rôle émirati est financier. Les Émirats offrent des services de financement du commerce, de change, de logistique, d’assurance et de négoce, qui ont longtemps servi de soupape au commerce iranien. Cette position repose sur une réputation de fiabilité, de rapidité et d’intégration au système du dollar, ce qui constitue à la fois leur force et leur talon d’Achille.
Face au durcissement des sanctions américaines, les Émirats ont progressivement renforcé leur conformité réglementaire. Commercialement, cela ne signifie pas une coupure brutale des échanges, mais une transformation profonde de leur nature : davantage de contrôles, réduction du nombre d’intermédiaires acceptant le risque iranien, hausse des coûts de financement et exclusion des acteurs les plus exposés. Là encore, la sanction agit moins par interdiction que par sélection économique.
Commercialement, cela signifie que face à une pression américaine crédible, les institutions émiraties ont intérêt à privilégier la conformité rapide plutôt que la maximisation de volumes marginaux liés à l’Iran. Cette réaction coupe progressivement les canaux de financement, même lorsque les flux physiques persistent.
Brésil : un partenaire stable en Amérique Latine
L’Iran a trouvé en le Brésil un partenaire commercial stable en Amérique latine, les échanges étant dynamisés par l’agro-industrie. L’année dernière, CNN Brasil a rapporté , citant des données fédérales, que les exportations brésiliennes vers Téhéran avaient dépassé les 3 milliards de dollars en 2024.
Parmi les principaux produits d’exportation du Brésil figurent le soja, suivi du maïs, du sucre et d’autres produits agricoles. Le Brésil importe cependant relativement peu d’Iran . La chaîne de télévision publique iranienne Press TV a également rapporté l’année dernière que Brasília et Téhéran s’étaient entendus pour porter leur volume d’échanges commerciaux à environ 10 milliards de dollars.
Le Brésil et l'Iran entretiennent des relations diplomatiques stables : l'Iran a rejoint en 2024 le bloc régional des BRICS, dont le Brésil est membre fondateur aux côtés de la Russie, de l'Inde et de la Chine.
L'année dernière, Trump a menacé d'imposer un droit de douane supplémentaire de 10 % aux pays soutenant les politiques « anti-américaines » du bloc, après avoir auparavant menacé d'imposer un droit de douane de 100 % à l'ensemble du groupe s'il tentait de promouvoir une alternative à la domination du dollar américain.
Pakistan : une relation de voisinage pragmatique
Les liens commerciaux entre l’Iran et le Pakistan reposent sur une relation de voisinage pragmatique, marquée par des complémentarités économiques évidentes mais freinée par des contraintes structurelles, financières et réglementaires.
Malgré ces obstacles, les échanges bilatéraux ont progressé ces dernières années et constituent aujourd’hui un axe commercial régional non négligeable, en particulier pour l’approvisionnement énergétique et le commerce frontalier.
En volume, le commerce Iran–Pakistan a atteint environ 3 à 3,5 milliards de dollars par an, un niveau historiquement élevé, même s’il reste très inférieur au potentiel théorique des deux économies.
Les autorités des deux pays affichent régulièrement un objectif de 10 milliards de dollars d’échanges annuels, signe d’une volonté politique de renforcer les flux, mais aussi d’un écart important entre ambition et réalité opérationnelle. Cette relation demeure largement déséquilibrée en faveur de l’Iran, qui enregistre un excédent commercial structurel vis-à-vis du Pakistan.
Les exportations iraniennes vers le Pakistan constituent le cœur de la relation commerciale. Elles sont dominées par les produits énergétiques, notamment les carburants, les distillats pétroliers et certains produits liés au gaz, essentiels pour une économie pakistanaise fortement dépendante des importations d’énergie.
À ces flux s’ajoutent des produits agricoles (fruits, légumes, produits laitiers), ainsi que des biens industriels comme les métaux, les plastiques et les produits chimiques. Cette structure reflète la capacité de l’Iran à fournir des biens intermédiaires et énergétiques à un marché pakistanais sensible aux prix.
Les exportations pakistanaises vers l’Iran sont plus limitées et moins diversifiées. Elles se concentrent principalement sur des produits agricoles, en particulier le riz, ainsi que sur des biens de consommation et des produits alimentaires transformés. Malgré une progression récente, ces flux restent insuffisants pour compenser les importations en provenance d’Iran, ce qui entretient un déficit commercial persistant pour le Pakistan sur cet axe.
Un élément central de cette relation est le commerce frontalier terrestre. Les deux pays partagent une frontière de près de 900 kilomètres, le long de laquelle se développent des échanges formels et informels. Les marchés frontaliers, les points de passage routiers et les accords locaux facilitent la circulation de marchandises à faible valeur unitaire, réduisant les coûts logistiques par rapport au transport maritime.
Cette dimension frontalière confère à la relation Iran–Pakistan un caractère plus résilient que d’autres axes commerciaux soumis aux seules routes maritimes et financières internationales.
Sur le plan institutionnel, les échanges s’appuient sur un accord de préférences tarifaires signé en 2006, qui prévoit des réductions de droits de douane sur plusieurs centaines de lignes de produits.
Cet accord a permis une certaine fluidification des échanges, mais son impact reste limité par l’insuffisance des infrastructures, la complexité administrative et surtout les contraintes liées aux sanctions internationales qui compliquent les paiements, les assurances et le financement du commerce.
Les sanctions financières constituent en effet le principal frein à l’expansion des échanges. Les banques pakistanaises, comme la plupart des acteurs financiers régionaux, restent prudentes dans leurs relations avec l’Iran afin d’éviter toute exposition à des sanctions secondaires.
Cette situation a encouragé le recours à des mécanismes alternatifs, tels que le barter trade (échanges de biens contre biens), les règlements indirects ou les circuits de paiement non bancaires, qui permettent de maintenir un certain niveau de commerce mais en augmentent les coûts et réduisent la transparence.
D’un point de vue stratégique, la relation commerciale Iran–Pakistan est donc plus fonctionnelle que structurante. Elle répond à des besoins immédiats, énergie pour le Pakistan, débouchés régionaux pour l’Iran, sans toutefois s’inscrire dans une intégration économique profonde.
Le potentiel existe, notamment dans l’énergie, l’agroalimentaire et la logistique régionale, mais sa réalisation dépendra d’une amélioration des infrastructures, d’une diversification des exportations pakistanaises et, surtout, d’un environnement financier international moins contraignant.
En résumé, le commerce entre l’Iran et le Pakistan repose sur une logique de proximité et de nécessité économique, mais reste limité par des contraintes systémiques. Il s’agit d’un axe régional important à l’échelle locale, mais encore loin de devenir un pilier majeur du commerce asiatique tant que les obstacles financiers, logistiques et réglementaires persistent.
Russie : faible exposition tarifaire, mais capacité d’intermédiation
La Russie est relativement protégée de cet outil précis, les échanges commerciaux avec les États-Unis étant déjà très faibles. D’un point de vue commercial, cela limite l’efficacité directe d’un levier tarifaire.
En revanche, Moscou peut chercher à monétiser son rôle d’intermédiaire alternatif, en offrant logistique, assurance ou compensation, mais à un coût plus élevé. Ce qui était autrefois un contournement bon marché devient un service premium.
Où se verra l’efficacité réelle de la sanction
Si cette stratégie fonctionne, ses effets ne se liront pas immédiatement dans les statistiques officielles, mais dans la microstructure des flux commerciaux :
- modification des routes maritimes,
- augmentation du stockage flottant,
- hausse des décotes exigées sur le brut iranien,
- durcissement des conditions de financement,
- retrait progressif des acteurs les plus exposés.
Ce sont ces signaux faibles, délais, primes, arbitrages, qui indiqueront si le commerce iranien devient structurellement plus coûteux.
Conclusion : une sanction qui teste la rationalité économique
Cette sanction ne cherche pas à isoler totalement l’Iran. Elle cherche à rendre son commerce économiquement irrationnel pour ses partenaires clés. L’Iran est le point de départ, mais la Chine est la variable décisive. Si Pékin juge que le soutien commercial à l’Iran coûte plus qu’il ne rapporte, les flux se réajusteront, non par choix politique, mais par logique comptable.
En ce sens, il s’agit moins d’une sanction contre un pays que d’un test grandeur nature de la hiérarchie réelle des intérêts commerciaux mondiaux.