Ormuz, terres rares, transition verte : le grand coup de maître chinois

Par Vincent Barret, le 08/03/2026

I. ORMUZ : LE VERTIGE DES DÉPENDANCES ASYMÉTRIQUES

Pétrolier chinois dans le détroit d'Ormuz

Le détroit d'Ormuz, long de 167 km et large de 33 km à son point le plus étroit, n'est pas une route maritime parmi d'autres. C'est le système nerveux central de l'ordre énergétique mondial : environ 20 millions de barils de pétrole et 20 % du GNL mondial y transitent chaque jour, sans alternative de contournement viable. Les oléoducs saoudien (Petroline) et émirien (Abu Dhabi-Fujairah) ne couvrent ensemble que 17 % des flux habituels. Les navires ne peuvent tout simplement pas le contourner.

L'architecture de cette dépendance est profondément asymétrique. Selon l'EIA, 84 % des flux de brut passant par le détroit se dirigent vers les marchés asiatiques. Le Japon couvre 90 % de ses besoins pétroliers via Ormuz, Taïwan près de 60 %, la Corée du Sud 70 %, l'Inde 53 %. La Chine, elle, affiche une exposition de 57 %, significative, mais structurellement moindre que ses voisins, dont les économies sont bien plus intensives en pétrole par dollar de PIB produit. La Chine couvre en outre plus d'un quart de sa demande par sa production propre ; ce n'est le cas d'aucun de ses concurrents régionaux.

La crise de mars 2026 a déjà traduit cette vulnérabilité en dommages concrets : le KOSPI coréen a perdu 18,4 % en deux séances, sa pire performance depuis 2008 ; le Nikkei VIX a bondi de 77 % à 53 points ; le won a franchi le seuil psychologique des 1 500 KRW pour un dollar ; plus de 700 navires sont à l'ancre autour du détroit. Maersk et Hapag-Lloyd ont suspendu leurs livraisons. Le trafic a chuté de 86 %. Ce n'est pas de la volatilité : c'est la fragilité structurelle d'un modèle énergétique sans alternatives.

La dimension engrais est souvent sous-estimée, et constitue sans doute la cascade la plus dangereuse à long terme. Plus d'engrais traversent le détroit en route vers les marchés internationaux que d'hydrocarbures : 44 % du soufre mondial, 31 % de l'urée, 18 % de l'ammoniac. Le gaz fossile représentant 60 à 80 % du coût de production des engrais azotés, toute perturbation prolongée se traduira en volatilité des prix alimentaires mondiaux, une dimension géopolitique de la crise encore peu intégrée par les marchés.

Selon Goldman Sachs, un arrêt d'un mois ferait bondir le prix spot asiatique du GNL de 130 %, à 25 dollars par million de BTU — un niveau équivalant à une récession industrielle immédiate pour des économies dont l'acier, la pétrochimie et les semi-conducteurs dépendent de cette énergie. Les oléoducs de contournement ne couvrant que 17 % des flux normaux, la seule solution structurelle est de réduire la dépendance aux hydrocarbures eux-mêmes. C'est précisément là qu'entre en scène la Chine.

II. LA PROPHÉTIE DE DENG : TRENTE ANS POUR CONSTRUIRE LE MONOPOLE DU REMÈDE

En 1992, alors que la Chine venait de dépasser les États-Unis comme premier producteur mondial de terres rares, Deng Xiaoping prononça une phrase longtemps énigmatique : « Le Moyen-Orient a son pétrole, la Chine a ses terres rares. » Ce n'était pas une analogie rhétorique. C'était l'énoncé d'une stratégie géo-économique de plusieurs décennies, dont la crise d'Ormuz de 2026 marque la pleine expression. Si le XXème siècle avait été structuré par la domination de ceux qui contrôlaient le pétrole, le XXIème serait structuré par ceux qui contrôleraient les matériaux de la transition énergétique.

La domination chinoise des chaînes de valeur vertes n'est donc pas le résultat d'une opportunité saisie au fil de l'eau. C'est la réalisation d'un plan de trente ans, articulé autour de quatre axes : contrôle de l'amont minier mondial, capture du maillon du raffinage, construction de champions industriels dans les technologies propres, utilisation des exportations vertes comme instrument de puissance géopolitique.

Le goulot d'étranglement décisif est le raffinage, et non l'extraction. Ce n'est pas celui qui extrait le minerai qui détient le pouvoir géopolitique réel : c'est celui qui contrôle la transformation. La Chine détient aujourd'hui 99 % des capacités mondiales de raffinage du gallium, 95 % du graphite et du manganèse, 92 % des terres rares, 77 % du cobalt, 70 % du lithium. Ces parts ne sont pas des accidents industriels. Ce sont le résultat d'investissements délibérés sur trois décennies.

Leur conséquence est décisive : même si un concurrent minier découvrait demain un gisement de terres rares lourdes en Australie ou au Canada, il devrait envoyer son minerai en Chine pour le traiter. La barrière à l'entrée n'est pas géologique, elle est technologique, industrielle et financière.

L'intégration verticale chinoise est sans équivalent dans l'histoire économique moderne. Contrairement à l'OPEP, qui contrôle la ressource brute mais pas la transformation, la Chine contrôle simultanément l'extraction, le raffinage, la fabrication de composants intermédiaires et la production finale : 80 % des panneaux solaires mondiaux, 80 % des batteries lithium-ion, 70 % des véhicules électriques, 60 % des turbines éoliennes, 94 % des aimants permanents NdFeB qui équipent chaque moteur de voiture électrique et chaque éolienne de génération récente.

Sur le plan minier, les Nouvelles Routes de la Soie sont d'abord une opération de sécurisation de l'amont des chaînes de valeur critiques. En 2024, les investissements miniers chinois dans ce cadre ont atteint 18 milliards de dollars, un record. En RDC, qui concentre 70 % des réserves mondiales de cobalt, des entreprises chinoises contrôlent 80 % de la production raffinée.

Dans le « triangle du lithium » latino-américain concentrant 60 % des réserves mondiales, Ganfeng et Tianqi Lithium détiennent des participations stratégiques dans SQM (Chili) et dans les projets phares argentins. En 2025, les exportations chinoises de technologies propres ont dépassé 120 milliards de dollars sur les sept premiers mois de l'année, contre 80 milliards d'exportations américaines de pétrole et de gaz sur la même période.

Le nucléaire civil complète ce tableau. La Chine construit aujourd'hui 57 réacteurs, deux fois et demi plus que tout autre pays, et vise 150 GW nucléaires d'ici 2035. Elle propose son réacteur Hualong One comme solution clé en main à l'export, finançant jusqu'à 80-85 % des coûts des projets via ses groupes publics (CNNC, CGN). L'AIE note que la Chine et la Russie représentent ensemble 87 % des nouvelles constructions nucléaires mondiales depuis 2017. Le nucléaire devient un vecteur de diplomatie énergétique au même titre que le solaire ou les batteries.

III. LE PARADOXE CENTRAL : PÉKIN SOUFFRE À COURT TERME ET GAGNE À LONG TERME

La crise d'Ormuz frappe la Chine à court terme : inflation des coûts énergétiques, perturbations industrielles, pression sur la croissance que le 15ème plan quinquennal voulait maintenir à 4,5-5 %. Ses réserves stratégiques, suffisantes pour environ 117 jours, ne constituent pas une solution durable face à un blocage prolongé. Mais c'est sur le moyen et long terme que Pékin sort gagnant d'une manière sans équivalent dans les relations internationales modernes.

La crise agit comme un amplificateur de la demande pour exactement les technologies dont la Chine est le fournisseur quasi exclusif. Chaque dollar que le Japon, la Corée du Sud, l'Inde ou Taïwan investissent dans la transition énergétique pour réduire leur dépendance aux hydrocarbures est très probablement un dollar qui enrichit une entreprise chinoise, directement via l'achat de panneaux solaires, de batteries ou de véhicules électriques, ou indirectement via l'achat de terres rares et de métaux raffinés. La Chine a réussi l'exploit géo-économique le plus remarquable du XXIème siècle naissant : se positionner simultanément comme patient et comme pharmacien.

Ursula von der Leyen a formulé le risque avec précision : remplacer la dépendance aux producteurs d'hydrocarbures par la dépendance aux fabricants de batteries, de véhicules électriques et de panneaux solaires. C'est exactement la trajectoire que la crise d'Ormuz est en train d'imposer à l'Asie. La rente géopolitique change de mains. Les États du Golfe perdent. La Chine gagne.

Pékin a démontré depuis 2024 sa volonté d'instrumentaliser cette position. En octobre 2025, il a annoncé des restrictions d'exportation sur les technologies liées aux terres rares. En janvier 2026, il a resserré ses exportations vers le Japon. Cette arme est d'une puissance comparable à celle de l'OPEP dans les années 1970, avec une différence fondamentale : les restrictions pétrolières de l'OPEP pouvaient être partiellement contournées en quelques mois. Construire des capacités alternatives de raffinage de terres rares lourdes prendrait 15 à 20 ans et plusieurs centaines de milliards de dollars d'investissements.

La crise d'Ormuz offre à Pékin une opportunité de calibrage subtil : exercer cette pression au moment précis où ses concurrents sont le plus vulnérables et le plus demandeurs de solutions alternatives aux hydrocarbures, c'est-à-dire le plus dépendants des technologies chinoises. S'y ajoute un second bénéfice géopolitique : la crise isole davantage les États-Unis de leurs alliés asiatiques. Washington, peu exposé à Ormuz (2 % de sa consommation seulement), pousse sous l'administration Trump la production fossile et presse ses partenaires d'acheter du GNL américain, une stratégie structurellement opposée aux intérêts d'alliés qui ont besoin d'une transition, pas d'un approvisionnement alternatif en pétrole.

IV. PAYS PAR PAYS : LA MÉCANIQUE DU TRANSFERT DE DÉPENDANCE

Le Japon illustre le cas le plus nuancé. Son 7ème plan stratégique pour l'énergie (février 2025) acte un virage vers le « maximum » de nucléaire — la technologie la plus indépendante de la Chine, l'uranium pouvant être diversifié vers le Canada, l'Australie et le Kazakhstan. Sur ce volet, Tokyo peut partiellement s'affranchir. Mais pour le solaire, l'éolien offshore, les véhicules électriques et les batteries, le Japon reste piégé : sa capacité domestique de production de panneaux est négligeable, et Pékin vient précisément de restreindre ses exportations de terres rares vers Tokyo en janvier 2026. La transition japonaise hors nucléaire alimentera la rente chinoise.

La Corée du Sud présente le cas le plus paradoxal. Victime immédiate de la crise (KOSPI -18,4 %), elle est aussi l'un des rares pays non chinois disposant d'une capacité industrielle réelle dans les technologies vertes : LG Energy Solution, Samsung SDI et SK On représentent 18,4 % du marché mondial des batteries. Mais cet avantage dépend lui-même des matériaux chinois, cathodes et anodes fabriquées avec du graphite, du lithium et des terres rares en grande partie raffinés en Chine. En accélérant sa transition, Séoul ne se libère pas géopolitiquement : elle transfère sa dépendance d'Ormuz vers les matériaux critiques chinois.

Taïwan cumule toutes les fragilités. Ayant fermé son dernier réacteur en mai 2025, l'île dépend à 50 % du GNL pour son électricité, une décision qui s'avère en 2026 une erreur stratégique de premier ordre. Son potentiel éolien offshore est remarquable (le détroit de Taïwan est l'un des sites les plus venteux d'Asie), mais les turbines dépendent de terres rares chinoises pour leurs aimants permanents. Et TSMC, le fondeur de puces le plus stratégique du monde, dont la dépendance énergétique est un risque systémique pour la chaîne mondiale des semi-conducteurs, verra ses fournisseurs naturels de technologies propres être majoritairement liés à l'écosystème chinois.

L'Inde est le cas le plus avancé sur la transition, et illustre avec clarté le piège des matériaux. En août 2025, New Delhi annonçait 50 % de capacité électrique renouvelable, cinq ans avant les engagements de Paris. Mais ses 207 GW ont largement été équipés en composants chinois. En réponse aux restrictions chinoises de janvier 2026, New Delhi a lancé un plan de 72,8 milliards de roupies pour construire une capacité domestique d'aimants permanents. L'effort est réel, mais le résultat attendu, 6 000 tonnes, est dérisoire face à une production mondiale où la Chine détient 94 % des capacités.

V. LA PUISSANCE STRUCTURELLE : RELIRE SUSAN STRANGE À L'ÈRE DE LA TRANSITION VERTE

Pour saisir la profondeur de la domination chinoise, le cadre analytique de Susan Strange s'impose. Strange distinguait la puissance relationnelle, contraindre directement un acteur, de la puissance structurelle, façonner les règles du jeu dans lesquelles tous les acteurs opèrent. La Chine post-transition n'exerce pas simplement une puissance relationnelle sur ses voisins asiatiques. En contrôlant les chaînes de valeur des technologies propres, elle définit les conditions dans lesquelles toute transition énergétique mondiale doit se réaliser. Elle ne dit pas à ses voisins ce qu'ils doivent faire : elle structure les contraintes dans lesquelles leurs décisions énergétiques s'inscrivent.

Cette forme de domination est encore plus durable que la puissance pétrolière des États du Golfe. Se libérer de la dépendance au pétrole saoudien a pris cinquante ans et reste inachevé. Se libérer de la dépendance au raffinage chinois des terres rares lourdes demanderait 200 à 500 milliards de dollars sur 15 à 20 ans, avec des défis environnementaux considérables, le raffinage des terres rares étant extrêmement polluant et peu de démocraties étant prêtes à en assumer les coûts et les controverses locales.

L'horizon temporel est enfin une arme en soi. Les plans quinquennaux chinois sont des feuilles de route industrielles contraignantes, avec des objectifs chiffrés et des financements dédiés. Le programme « Made in China 2025 », lancé en 2015, a permis à la Chine de se hisser au rang de leader mondial dans 5 technologies clés sur 13 secteurs ciblés. Le 15ème plan quinquennal 2026-2030 poursuit cette logique vers les semi-conducteurs, l'IA, les robots humanoïdes et la fusion nucléaire, précisément les technologies qui amplifieront son avance dans les chaînes de valeur vertes. Pendant ce temps, les gouvernements occidentaux et asiatiques oscillent entre barrières douanières réactives et investissements ponctuels.

Les barrières tarifaires européennes et américaines sur les VE et panneaux solaires chinois comportent leur propre contradiction : en protégeant leurs marchés des technologies propres moins chères, les démocraties ralentissent leur propre transition énergétique. La Chine peut alors exploiter cette contradiction en se tournant vers les marchés du Sud Global, où les barrières n'existent pas et où la demande de technologies propres abordables est immense. La moitié de la croissance des exportations chinoises de VE provient déjà de pays hors OCDE.

VI. TROIS SCÉNARIOS POUR LA GÉOPOLITIQUE ÉNERGÉTIQUE 2026-2035

Dans le scénario le plus optimiste (probabilité estimée à 30 %), la crise d'Ormuz trouve une résolution diplomatique d'ici 3 à 6 mois. L'accélération de la transition asiatique existe mais reste dans la continuité des trajectoires pré-crise. Le bénéfice chinois est réel mais limité : quelques années d'avance supplémentaire dans les parts de marché des technologies propres, sans rupture structurelle.

Dans le scénario central (probabilité 45 %), le blocage dure 6 à 18 mois. Le Brent franchit et maintient les 100 dollars. Les économies asiatiques subissent des récessions industrielles partielles et décident d'accélérer massivement leurs plans de transition. La demande de technologies propres chinoises double en cinq ans. Les exportations chinoises vers l'Asie dépassent 80 milliards de dollars annuels. Les prix des terres rares bondissent de 200 à 400 %. C'est le scénario le plus probable compte tenu de la profondeur du choc et des trajectoires technologiques en cours.

Dans le scénario de bifurcation (probabilité 25 %), les économies asiatiques accélèrent leur transition mais investissent massivement pour réduire leur dépendance aux technologies chinoises. Un consortium de 500 milliards de dollars regroupant le Japon, la Corée du Sud et les États-Unis tente de développer des chaînes de valeur alternatives. Ce scénario est techniquement réalisable, mais politiquement difficile compte tenu des délais, les investissements nécessaires dans le raffinage alternatif des terres rares prendront 15 à 20 ans à produire des résultats à l'échelle.

CONCLUSION : LE PLUS GRAND RETOURNEMENT GÉO-ÉCONOMIQUE DU SIÈCLE

En mars 2026, deux dynamiques de fond se cristallisent sous l'effet de la crise d'Ormuz : la fin de l'ère pétrolière comme structurant absolu des relations internationales, et l'avènement d'un nouvel ordre géo-économique centré sur les matériaux critiques et les technologies propres. Dans ce renversement, la Chine occupe une position stratégique sans équivalent historique récent.

Les empires pétroliers du Golfe ont exercé leur domination sur une ressource naturelle extraite passivement, dont la valeur dépendait d'une demande qu'ils ne contrôlaient pas. La puissance chinoise dans la transition énergétique est d'un ordre différent : elle repose sur des compétences technologiques accumulées pendant trente ans, une intégration verticale de bout en bout allant du minerai africain au véhicule électrique exporté, et une capacité à instrumentaliser politiquement ce contrôle via des restrictions d'exportation ciblées.

La crise d'Ormuz n'a pas créé cet avantage chinois. Elle l'a révélé et va l'amplifier. En poussant les économies asiatiques à accélérer massivement leur transition, le blocage du détroit transforme une domination existante en rente durable. Chaque panneau solaire installé au Japon, chaque batterie déployée en Corée du Sud, chaque véhicule électrique mis en circulation en Inde ou à Taïwan alimente un écosystème industriel dont la Chine est le centre de gravité incontournable.

Deng Xiaoping avait vu juste en 1992. La question qui s'impose dès lors aux stratèges, aux décideurs politiques et aux investisseurs n'est plus de savoir si la Chine sortira gagnante de la transition énergétique. Elle est de savoir dans combien d'années le reste du monde prendra pleinement conscience de l'ampleur de cette victoire, et si le délai de réaction sera suffisant pour en limiter les conséquences géopolitiques.

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