La Chine, puissance sans frères d'armes : anatomie d'une solitude stratégique

Par Vincent Barret, le 08/03/2026

Xi Jinping isolé

I. LE PARADOXE DE LA PUISSANCE SOLITAIRE

Il existe une anomalie fascinante dans l'ordre international contemporain : l'État qui se présente comme le champion du multilatéralisme et du monde non-occidental est aussi, parmi les grandes puissances, le plus seul diplomatiquement. Les États-Unis entretiennent des alliances formelles avec les 32 membres de l'OTAN, cinq traités de défense bilatéraux en Asie, avec le Japon, la Corée du Sud, les Philippines, l'Australie et la Thaïlande, et des dizaines de partenariats de sécurité informels.

La Russie dispose de l'Organisation du Traité de Sécurité Collective. L'Iran peut même compter sur le Hezbollah, les Houthis et les milices irakiennes comme relais d'influence véritables.

La Chine, elle, a développé un réseau dense de 109 partenariats stratégiques entre 1990 et 2025. Mais un partenariat n'est pas une alliance. Aucune des parties ne s'engage à défendre l'autre en cas d'agression. Ce vide n'est pas une omission, c'est un choix doctrinal assumé depuis 1982, formalisé lors du XIIe Congrès du Parti communiste chinois sous la formule d'une « politique étrangère de paix, indépendante et autonome ». Dix ans plus tard, Jiang Zemin la réaffirmait avec force : la Chine « ne s'alliera avec aucun pays ni groupe de pays et ne rejoindra aucun bloc militaire ».

II. LA MATRICE CAUSALE : CENT DIX ANS DE TRAITÉS INÉGAUX

Pour comprendre le refus chinois des alliances formelles, il faut remonter au fondement de sa doctrine : le siècle de l'humiliation nationale, cette période de 110 ans (1839–1949) durant laquelle des instruments juridiques internationaux, traités, conventions, protocoles, ont servi de technologie de dépossession d'une civilisation.

Le Traité de Nankin (1842) en constitue l'acte fondateur. La cession perpétuelle de Hong Kong, l'ouverture forcée de cinq ports, des tarifs douaniers fixés unilatéralement à 5 % par les Britanniques : pour la première fois de son histoire, l'Empire Qing était contraint de reconnaître l'égalité juridique d'un État étranger, pire, de lui concéder des droits supérieurs sur son propre territoire. En fixant les tarifs de l'extérieur, le traité transformait l'économie chinoise en marché captif, privant l'État de sa principale source de revenus douaniers. Pékin identifie aujourd'hui dans les accords commerciaux occidentaux assortis de conditionnalités le même mécanisme : des traités de Nankin en costume du XXIe siècle.

Le Protocole Boxer de 1901 en représente le nadir. Une indemnité de 450 millions de taels d'argent, payable sur 39 ans avec intérêts pour un total de 982 millions, soit quarante ans des recettes fiscales totales de l'État Qing, prélevées sur les douanes chinoises, gérées et contrôlées par des inspecteurs étrangers depuis 1854. L'occupation militaire du quartier des Légations à Pékin, l'exécution de dix fonctionnaires impériaux désignés par des puissances étrangères : jamais la souveraineté d'une grande civilisation n'avait été aussi contractuellement organisée.

La conclusion que Pékin en tire n'est pas rhétorique. Elle est gravée dans sa doctrine depuis quatre-vingts ans et opérationnelle dans chaque refus de traité d'alliance depuis lors : un engagement formel contraignant dans un système international inégal est un vecteur potentiel de domination. C'est pourquoi, lorsque Washington a tenté d'inclure des mécanismes de vérification dans les négociations commerciales de 2019, Pékin a interprété ces demandes comme une répétition du système des tarifs unilatéraux imposés par Nankin, et les a rejetées au prix d'une guerre commerciale dont les deux parties ont souffert. Ce n'était pas de l'irrationalité, c'était la logique de Bandung appliquée au XXIe siècle.

III. LES TRAUMATISMES DU XXE SIÈCLE : CORÉE ET RUPTURE SOVIÉTIQUE

Le siècle de l'humiliation a fourni le substrat doctrinal ; deux expériences du XXe siècle l'ont transformé en réflexe opérationnel. En octobre 1950, Mao Zedong s'est retrouvé contraint d'envoyer des centaines de milliers de soldats mourir en Corée, entre 180 000 et 400 000 morts selon les estimations, pour défendre un régime qu'il méprisait, parce que les obligations de l'alliance soviétique et la nécessité de maintenir un État-tampon l'exigeaient. Ce traumatisme a engendré une doctrine centrale qui structure encore la pensée stratégique de Pékin : éviter l'entraînement à tout prix. Une alliance formelle impose des obligations symétriques ; elle signifie que les décisions militaires d'un allié peuvent contraindre les vôtres à un moment que vous ne choisissez pas.

La décennie d'alliance avec l'URSS (1950–1960) a confirmé et amplifié cette conviction. Le grand schisme sino-soviétique s'est soldé par le retrait brutal de 10 000 techniciens soviétiques, l'annulation de 343 contrats industriels et des affrontements frontaliers meurtriers sur l'Oussouri en 1969. Mao n'avait jamais accepté le statut de « petit frère » que l'URSS entendait lui imposer, une incompatibilité fondamentale avec la conception confucéenne de la hiérarchie. Feng Yujun, directeur du Centre d'études sur la Russie de l'Université Fudan, résume cette leçon institutionnelle : « Chaque fois que la Chine a tenté une alliance avec la Russie dans l'histoire, cela s'est conclu par des conséquences négatives pour la Chine. »

IV. SUN TZU CONTRE CLAUSEWITZ : UNE INCOMPATIBILITÉ CIVILISATIONNELLE

La méfiance envers les alliances n'est pas seulement une réaction à l'histoire récente, elle est inscrite dans la culture stratégique chinoise depuis plus de deux millénaires. L'Art de la Guerre de Sun Tzu avertit explicitement contre elles. La pensée stratégique occidentale, depuis Clausewitz, conçoit la guerre comme la continuation de la politique par d'autres moyens ; Sun Tzu part d'un axiome radicalement différent : la victoire suprême est celle obtenue sans combattre. Une alliance crée des engagements qui contraignent précisément le timing, la flexibilité, la liberté de manœuvre que Sun Tzu considère comme la condition de la victoire.

Cette tradition s'enrichit du concept de Tianxia — l'ordre mondial sino-centrique dans lequel les États périphériques reconnaissent la centralité de la Chine en échange de sa protection et de sa sagesse. Une telle vision rend l'alliance impossible dans son sens plein : une alliance exige la réciprocité, l'égalité, le partage de décisions souveraines, autant de concessions incompatibles avec le monisme virtuocratique de la tradition impériale.

Elle explique aussi pourquoi le réseau de partenariats stratégiques chinois institue délibérément l'asymétrie : des relations taillées sur mesure pour chaque partenaire, présentées comme une alternative supérieure aux alliances occidentales « à somme nulle », mais structurées pour que les bénéfices restent orientés vers Pékin tout en préservant son autonomie décisionnelle absolue.

V. LES CONTRAINTES STRUCTURELLES : LE DILEMME DE MALACCA ET LA DÉPENDANCE OCCIDENTALE

Au-delà de la doctrine, des contraintes matérielles irréductibles plafonnent l'engagement de Pékin comme allié. Plus de 80 % des importations pétrolières chinoises transitent par le détroit de Malacca, point de passage que la marine américaine pourrait bloquer en quelques heures en cas de conflit ouvert. Hu Jintao nommait dès 2003 ce risque « le dilemme de Malacca », la vulnérabilité stratégique numéro un. Cette contrainte énergétique explique pourquoi la Chine calibre invariablement son soutien à ses partenaires en deçà du seuil de confrontation directe avec Washington.

La dépendance commerciale amplifie ce plafonnement. En 2024, le commerce sino-américain atteignait 582,9 milliards de dollars et le commerce sino-européen 739 milliards en 2023. Ces deux marchés représentent plus d'un tiers du commerce total chinois — bien davantage que tous ses partenaires « anti-occidentaux » réunis.

La leçon de la guerre en Ukraine est éclairante : 98 % des banques chinoises avaient cessé d'accepter des paiements directs de sociétés russes dès l'été 2024, non par solidarité politique avec l'Occident, mais par crainte des sanctions secondaires américaines. Un vrai allié s'engage inconditionnellement. La Chine s'engage jusqu'au seuil où ses banques et entreprises risquent de perdre l'accès aux marchés occidentaux.

VI. LE « SANS LIMITES » SINO-RUSSE : RHÉTORIQUE ET RÉALITÉ

Le 4 février 2022, lors des Jeux olympiques de Pékin, Xi Jinping et Vladimir Poutine proclamèrent un partenariat « sans limites ». Dix-huit jours plus tard, la Russie attaquait l'Ukraine sans en avoir informé la Chine. La séquence est révélatrice : chaque partie a préservé intégralement son autonomie décisionnelle, fût-ce au détriment de l'autre. Fu Cong, ancien ambassadeur chinois auprès de l'Union européenne, l'a dit explicitement : ces mots ne sont « rien d'autre que de la rhétorique ».

Trois ans après, le schéma est cohérent : coopération maximale dans les zones d'ombre, retrait systématique dès que l'exposition devient visible. Pékin a augmenté ses exportations de semi-conducteurs vers Moscou, 89 % des microchips importés par la Russie en 2023 étaient chinois, et fourni des équipements à double usage.

Mais elle a retiré ses entreprises du projet Arctic-2 LNG dès mai 2022 pour éviter les sanctions européennes, et ses banques ont cessé d'accepter les paiements russes en 2024. Ce n'est pas le comportement d'un allié, c'est celui d'un partenaire d'opportunité calibrant son engagement au millimètre du seuil de sanction américaine.

La relation est au demeurant profondément asymétrique : en 2025, le PIB nominal russe s'élève à 2 135 milliards de dollars contre 21 643 milliards pour la Chine. Moscou dépend de Pékin pour sa survie économique et technologique, quand la Chine pourrait se passer de la Russie sans dommages catastrophiques.

Ce déséquilibre n'est pas une alliance, c'est une relation de dépendance asymétrique que Pékin gère comme une ressource stratégique. Et la profondeur de la méfiance mutuelle est révélée par un fait extraordinaire : selon le European Policy Centre, le groupe APT31, cyberespionnage lié à l'État chinois, surveille activement les capacités militaires russes en temps réel.

VII. LA GUERRE DE 12 JOURS ET LA PREUVE PAR L'IRAN

La guerre de juin 2025 a illustré cette réalité avec une clarté saisissante. L'Iran, partenaire stratégique global, membre de l'OCS, signataire d'un accord de 25 ans signé en grande pompe en 2021, a été militairement défait pendant que la Chine condamnait verbalement les frappes et appelait à la retenue. La Russie, partenaire « sans limites », n'a pas bougé. L'OCS, les BRICS, les 109 partenariats : tous ont regardé. Personne n'a agi.

L'accord de partenariat stratégique sino-iranien de 2021 avait été présenté comme une quasi-alliance. C'est une exagération considérable. Ce document est fondamentalement transactionnel : pétrole sanctionné à prix réduit en échange d'investissements en infrastructure et de ventes d'équipements. Il ne contient aucune clause de défense mutuelle, aucun engagement militaire contraignant. La structure de pouvoir est brutalement asymétrique, l'Iran a besoin de la Chine pour survivre économiquement ; la Chine peut se passer de l'Iran si le coût devient prohibitif.

Du reste, une intervention au Moyen-Orient exposerait des faiblesses militaires que Pékin ne peut se permettre de révéler. La marine chinoise a fait des progrès spectaculaires, mais cette puissance n'a jamais été éprouvée dans un vrai conflit contre un adversaire de premier rang. Apparaître faible face aux États-Unis au Moyen-Orient entraînerait des répercussions immédiates sur le théâtre qui importe vraiment à Pékin : Taïwan. Toute démonstration de faiblesse renforce la détermination américaine à défendre l'île. La Chine ne peut pas se permettre ce signal.

VIII. LE PARADOXE DE L'AUTO-ENCERCLEMENT

La trajectoire actuelle génère une dynamique que Pékin ne semble pas avoir pleinement anticipée : plus elle utilise la coercition économique et l'intimidation militaire pour projeter sa puissance, plus elle pousse ses voisins vers les alliances américaines qu'elle cherche à affaiblir. Le Japon a doublé son budget de défense. Les Philippines ont multiplié les bases américaines sur leur territoire. L'Inde participe activement au Quad. L'Australie a signé AUKUS. L'OTAN s'est élargi à la Finlande et la Suède. Taiwan arme massivement.

La Chine a, par sa propre conduite, contribué à construire la coalition qui l'encercle. En cherchant à maximiser son autonomie et à éviter toute contrainte formelle, elle génère les conditions exactes qui renforcent les alliances de ses adversaires. Tandis que les États-Unis sont alliés à cinquante pays représentant collectivement plus d'un tiers de la production économique mondiale, le seul partenaire d'alliance formel de la Chine reste la Corée du Nord, dont les provocations balistiques renforcent systématiquement le déploiement du THAAD en Corée du Sud, la présence de sous-marins nucléaires américains au Japon et la consolidation du Quad. L'« alliance » avec Pyongyang est un accélérateur de la coalition américaine en Asie-Pacifique : exactement l'inverse de ce que Pékin veut.

CONCLUSION : PUISSANCE FORMIDABLE, MAIS CONDAMNÉE À SE BATTRE SEULE

La Chine n'a pas de vrais alliés pour des raisons qui convergent depuis des horizons temporels distincts et se renforcent mutuellement : une doctrine construite sur les traumatismes coréen et soviétique, une culture stratégique qui valorise l'autonomie absolue et la victoire sans combat, des contraintes structurelles liées à la dépendance énergétique et commerciale envers l'Occident, des revendications territoriales qui font de presque chaque voisin un adversaire potentiel, et des comportements diplomatiques coercitifs qui ont systématiquement transformé des partenaires neutres en adversaires actifs.

Le réseau de 109 partenariats est un chef-d'œuvre de realpolitik : Pékin maximise ses gains économiques, géopolitiques et diplomatiques tout en minimisant ses obligations. Mais ce modèle a un coût invisible que la Chine paie lentement, l'absence de la confiance que seule la réciprocité peut construire. La confiance qu'un voisin vous défendra même à coût élevé. La confiance qu'en cas de guerre, quelqu'un viendra.

La continuité est saisissante : de Nankin à Bandung, de Bandung à la BRI, de la BRI à la non-réaction face à la destruction de l'Iran, le même fil directeur traverse 170 ans de politique étrangère chinoise. Il ne peut être compris par une analyse qui commence en 1949. Il ne peut être surmonté par des incitations économiques ou des assurances diplomatiques. Il ne peut être abordé que si l'on accepte de regarder en face ce que 110 ans de traités inégaux signifient pour une civilisation qui se pensait au centre du monde et fut forcée, à la pointe des baïonnettes, de signer les actes de sa propre dépossession.

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