Trump : pourquoi sa guerre commerciale obéit à une logique bien plus cohérente qu'il n'y paraît

Par Vincent Barret, le 14/03/2026

Donald Trump

Les marchés continuent de traiter la politique commerciale de Donald Trump comme une série d’impulsions erratiques, d’excès rhétoriques destinés à la négociation, de signaux à décoder selon les humeurs d’un dirigeant imprévisible. Cette grille de lecture est une erreur d’analyse aux conséquences potentiellement très coûteuses.

Trump n’est pas incohérent. Il est cohérent depuis quarante ans, et cohérent avec une doctrine précise : le mercantilisme d’État, au sens technique et théorique du terme. Non pas comme métaphore ou comme raccourci commode, mais comme système de pensée économique et politique structuré, né aux XVIe et XVIIe siècles dans l’Europe absolutiste, et que la psychologie du 47e président reproduit avec une fidélité remarquable.

L’enjeu analytique n’est pas académique. Si Trump est mercantiliste, ses comportements sont prévisibles. Ses priorités sont identifiables. Ses contradictions sont structurées, non pas des caprices, mais des tensions internes à une doctrine. Et ses effets sur l’ordre économique mondial sont à évaluer non à l’aune de critères qu’il ne partage pas, mais à l’aune des siens.

I. UNE TRADITION DE QUATRE SIÈCLES

Le mercantilisme classique, de Thomas Mun (England’s Treasure by Foreign Trade, 1664) à Jean-Baptiste Colbert en France, en passant par les caméralistes allemands, repose sur une conviction centrale : la richesse des nations est finie, les échanges internationaux sont compétitifs à somme nulle, et l’État doit activement maximiser les avantages nationaux au détriment des partenaires.

Ses instruments canoniques : droits de douane protecteurs, subventions aux industries nationales exportatrices, monopoles d’État sur les ressources stratégiques, politique de beggar-thy-neighbor, s’enrichir aux dépens de ses voisins, contrôle des routes commerciales par la puissance navale.

Adam Smith le critica en profondeur dans La Richesse des Nations (1776), lui opposant la théorie des avantages comparatifs : la spécialisation et le libre-échange créent des gains mutuels supérieurs à la compétition mercantile. David Ricardo formalisera cette critique. Le mercantilisme fut progressivement abandonné par les grandes puissances industrielles au XIXe siècle, du moins dans le discours officiel. Le consensus de Bretton Woods en 1944, puis l’OMC en 1995, en firent une doctrine révolue.

Révolue, jusqu’à ce qu’elle ne le soit plus.

Deux penseurs intermédiaires sont décisifs pour comprendre le mercantilisme trumpien. Friedrich List (1789-1846), économiste allemand émigré aux États-Unis dans les années 1820, soutenait qu’Adam Smith avait raison pour les nations arrivées à maturité industrielle, mais que pour les nations en développement ou en déclin industriel, le protectionnisme est une nécessité temporaire et rationnelle. Sa maxime : “Le libre-échange, c’est le discours de la puissance dominante pour maintenir son avantage.” C’est un listisme appliqué à la première puissance mondiale, paradoxe constitutif du mercantilisme trumpien, que Trump applique à une Amérique qu’il perçoit comme nation en cours de désindustrialisation, victime d’un libre-échange qui a profité aux autres.

Alexander Hamilton, premier Secrétaire au Trésor, théorisa dès 1791 dans son Report on Manufactures la nécessité pour les États-Unis de protéger leurs industries naissantes par des tarifs. Le Parti républicain historique, celui de Lincoln, de McKinley, de Theodore Roosevelt, était le parti du protectionnisme industriel américain. Le tarif Morrill de 1861, le tarif McKinley de 1890 : autant de manifestations d’une tradition républicaine profondément mercantiliste. C’est le consensus reaganien des années 1980 qui a rompu avec cette tradition en faisant du libre-échange un dogme républicain. Trump ne fait que restaurer la tradition hamiltonienne, contre l’interlude reaganien.

II. UNE CONVICTION DE QUARANTE ANS, PAS UNE POSTURE ÉLECTORALE

L’objection la plus fréquente au classement de Trump comme mercantiliste soutient qu’il s’agit d’une posture politique adoptée pour séduire l’électorat de la Rust Belt. Cette objection est empiriquement réfutable.

Les archives sont sans ambiguïté. En septembre 1987, Trump publie une publicité pleine page dans le New York Times, le Washington Post et le Boston Globe, plaidant pour que les alliés américains paient davantage pour leur défense et dénonçant le Japon pour sa politique commerciale déloyale. En 1988, sur CNN avec Larry King, il déclare : “Japan is taking billions from us. How do you stop them? You tax them. It’s very simple.” En 1990, dans une interview pour Playboy, il critique l’OPEP, le Japon et l’Arabie Saoudite pour leur exploitation de l’Amérique. En 1999, lors de sa candidature à l’investiture du Parti réformiste, il propose déjà des droits de douane massifs sur les importations japonaises et chinoises.

Le contenu de ces interventions est indiscernable de ses discours de 2018 ou de 2025. Ces positions sont antérieures à sa carrière politique. Elles appartiennent à son identité d’homme d’affaires formé dans le secteur immobilier new-yorkais des années 1970-1980, un univers où la négociation est reine, où chaque transaction a un gagnant et un perdant, et où la faiblesse se paie cash.

La psychologie est ici clé. Fred Trump, son père, a bâti son empire immobilier dans les outer boroughs de New York en appliquant une logique simple : acheter bas, construire bon marché, louer cher, ne jamais perdre un dollar dans une négociation. Sa pédagogie envers Donald tenait en quelques maximes répétées : “You are a killer or you are nothing” ; “Never show weakness”.

Cette ontologie du monde social comme compétition à somme nulle, où chaque échange a nécessairement un gagnant et un perdant, est la structure mentale du mercantilisme classique. Fred Trump voyait chaque transaction immobilière comme un rapport de force avec un vainqueur et un vaincu ; Donald voit chaque accord commercial comme une compétition dont la balance commerciale est le score.

Roy Cohn (1927-1986), avocat-fixeur et mentor de Trump pendant treize ans, a traduit ces intuitions en système tactique opérationnel. Ses trois lois transmises à Trump : attaquer est toujours préférable à défendre ; ne jamais admettre, ne jamais reculer ; la loyauté est transactionnelle.

Appliquées aux relations internationales, ces règles deviennent : imposer des tarifs avant la négociation, pas comme réponse à un échec ; traiter les règles de l’OMC comme du terrain navigable selon le rapport de force, non comme des contraintes ; traiter les alliances comme des contrats d’utilité mutuelle résiliables quand le partenaire ne paie plus sa part.

The Art of the Deal (1987) complète l’architecture mentale : toute relation est une négociation ; la “truthful hyperbole”, l’exagération délibérée, est un outil légitime d’ancrage pour se ménager un espace de concessions ; la force perçue est plus importante que la force réelle. Les tarifs à 145% sur la Chine sont précisément cela : une position de départ intentionnellement extrême.

III. CE QUE TRUMP N’EST PAS : DÉCONSTRUCTION DES TROIS GRANDES ÉTIQUETTES

Il n’est pas néoconservateur. La doctrine néo-conservatrice dans sa forme canonique, cristallisée autour d’Irving Kristol, Norman Podhoretz, puis Paul Wolfowitz et Richard Perle, repose sur une conviction morale forte dans la supériorité du modèle libéral-démocratique américain et une volonté d’user de la puissance militaire comme instrument de transformation des régimes hostiles. Son credo est l’interventionnisme : les États-Unis doivent exporter la démocratie et la liberté, par la force si nécessaire. La doctrine Bush, invasion de l’Irak en 2003, National Security Strategy de 2002, transformation démocratique du Moyen-Orient, en est l’expression la plus accomplie.

Sur chaque dimension structurante, Trump s’oppose frontalement à cette tradition. Il a qualifié la guerre en Irak de “plus grande erreur de l’histoire américaine” à de multiples reprises. Il n’a montré aucun intérêt pour la transformation des régimes étrangers. Son soutien affiché à des autocrates, Orbán, Erdogan, MBS, Kim Jong-un, Poutine, est incompatible avec tout idéalisme démocratique. Pour Trump, Poutine n’est pas un adversaire idéologique : c’est un interlocuteur avec lequel on peut conclure un deal si les conditions économiques sont réunies. Le néo-conservatisme est une idéologie d’expansion normative. Trump est une idéologie d’extraction économique. Ce sont deux visions radicalement incompatibles.

Il n’est pas isolationniste. La confusion est compréhensible : Trump emprunte la rhétorique (“America First”), il conteste les engagements militaires étrangers, il critique les alliances. Mais à y regarder de plus près, il veut exactement le contraire d’un retrait du monde. Un isolationniste voudrait supprimer ou réduire le commerce international comme source de dépendances dangereuses ; Trump veut au contraire maximiser les exportations américaines et imposer des droits de douane pour forcer des termes d’échange plus favorables.

Sa politique tarifaire est une politique d’engagement agressif, pas de retrait. Un isolationniste voudrait fermer les bases militaires étrangères ; Trump veut qu’elles soient “payées” par les pays hôtes, transformées en sources de revenus pour l’Amérique. Un isolationniste n’exprimerait pas l’ambition de contrôler le Groenland, le Canal de Panama ou les ressources ukrainiennes, ce sont des visées expansionnistes, à l’opposé exact de la doctrine Monroe authentique.

La distinction est fondamentale : Trump ne veut pas que l’Amérique sorte du monde. Il veut qu’elle y reste, mais en position de créancier et non de bailleur. Ce n’est pas de l’isolationnisme, c’est du protectionnisme offensif.

Il n’est pas réaliste au sens de Morgenthau ou Kissinger. Le réalisme classique repose sur une discipline du temps long, sur la préservation des équilibres systémiques, sur les alliances comme multiplicateurs de puissance. La triangulation Nixon-Kissinger avec la Chine maoïste contre l’URSS en 1971-1972 en est l’exemple paradigmatique : utiliser la complexité des relations internationales pour créer des leviers stratégiques durables.

Un réaliste reconnaîtrait la valeur stratégique immense d’un réseau d’alliances qui permet aux États-Unis d’exercer une influence globale à coût relativement faible. Traiter l’OTAN comme une “arnaque” et menacer ses membres est irrationnel du point de vue réaliste, c’est détruire un actif stratégique considérable pour un bénéfice financier marginal.

Trump raisonne en cycles d’actualité et de deals immédiats. Kissinger lui-même, dans ses dernières interviews avant sa mort en novembre 2023, exprimait une perplexité visible face à Trump. Le réalisme est une discipline de la complexité systémique ; le mercantilisme trumpien est une discipline de la transaction bilatérale.

Il existe cependant dans l’administration Trump un véritable réaliste : Elbridge Colby, sous-secrétaire à la Défense, architecte de la Stratégie de Défense Nationale de 2018 et 2026. Sa doctrine, empêcher la Chine d’obtenir une hégémonie régionale en Asie par une “strategy of denial” géographiquement ancrée, avec les États-Unis jouant un rôle d’équilibreur et non de gendarme, est intellectuellement rigoureuse et historiquement informée.

Mais elle crée des frictions permanentes avec la logique mercantiliste de Trump : Colby pense en termes d’architectures stratégiques durables, Trump gère les alliances comme des relations commerciales. Ce sont deux langages différents coexistant dans la même administration.

IV. LA GRAMMAIRE INVARIANTE DU MERCANTILISME TRUMPIEN

Chaque dossier de politique étrangère obéit à la même séquence en cinq mouvements invariants, que l’on parle de la Chine, de l’Ukraine, de l’OTAN, du Groenland ou du Canal de Panama.

Premier mouvement : identification de la ressource. Chaque dossier commence par l’identification d’un actif économique extractible. Le marché chinois et ses 1,4 milliard de consommateurs. Les minerais ukrainiens, lithium, titane, uranium, graphite. Les terres rares et la position arctique stratégique du Groenland. Les droits de passage du Canal de Panama. Les dépenses de défense des alliés OTAN comme contribution financière à quantifier. La pensée de Trump n’est jamais géopolitique en premier, elle est économique. La géopolitique est la conséquence, pas la cause.

Deuxième mouvement : position d’ouverture extrême. Annonce d’une position initiale délibérément excessive pour se ménager de l’espace de négociation, ce que Trump appelle lui-même la “truthful hyperbole” dans The Art of the Deal. Les tarifs à 145% sur la Chine avant la trêve de mai 2025. Les 500 milliards de dollars de minéraux demandés à Zelensky, cinq fois le montant réel de l’aide américaine versée. La menace militaire explicite sur le Groenland danois. Ces positions ne sont pas des accidents de communication : ce sont des points d’ancrage délibérément excessifs.

Troisième mouvement : pression maximale simultanée. Usage simultané de tous les leviers disponibles, tarifs, menaces militaires, retrait de garanties de sécurité, sanctions économiques, pression médiatique personnelle. La particularité de Trump est la fongibilité des instruments : les tarifs servent aussi bien à négocier sur l’immigration (Mexique), sur le fentanyl (Chine), sur les budgets de défense (OTAN), sur les otages (Colombie) ou sur les positions territoriales (Canada). Le tarif est devenu le couteau suisse de sa diplomatie.

Quatrième mouvement : deal ou punition. Soit le partenaire cède et un accord est conclu avec annonce triomphante, soit il résiste et les menaces sont partiellement ou totalement exécutées. La crédibilité du mécanisme repose sur la démonstration occasionnelle de l’exécution, d’où les tarifs effectivement appliqués, les troupes effectivement retirées, les accords effectivement abandonnés.

Cinquième mouvement : victoire proclamée. Quelle que soit l’issue réelle, Trump proclame une victoire. L’accord Phase 1 avec la Chine en janvier 2020, commandes de produits américains pour 200 milliards de dollars en deux ans, est présenté comme une victoire totale, malgré un déficit commercial sino-américain qui a continué de se creuser dans les mois suivants. Ce n’est pas de l’hypocrisie : c’est la cohérence d’un acteur qui mesure le succès à la concession obtenue dans la transaction, non à l’effet systémique de long terme.

V. LES SIX PILIERS DOCTRINAUX

Pilier 1 : La balance commerciale comme indicateur de puissance nationale. L’obsession de Trump pour les déficits commerciaux est documentée depuis plus de quarante ans. Pour lui, un déficit commercial est une défaite, au sens où Fred Trump entendait le mot dans les années 1950 à Jamaica Estates. C’est une vision purement mercantiliste du commerce international : chaque échange a un gagnant et un perdant, et le score se lit à la balance commerciale. Cette vision est économiquement contestée — les déficits commerciaux reflètent avant tout des différentiels d’épargne entre pays, non des pratiques déloyales — mais elle est psychologiquement cohérente avec la matrice intellectuelle de Trump.

Pilier 2 : Les droits de douane comme arme diplomatique universelle. Dans le premier mandat : droits de 25% sur l’acier et l’aluminium, y compris de pays alliés (Canada, UE, Japon) ; 360 milliards de dollars de produits chinois taxés. Dans le second : tarifs universels de 10% sur toutes les importations, jusqu’à 145% sur la Chine avant la trêve de mai 2025 à 30%, 25% sur le Canada et le Mexique. Ce qui distingue Trump de tous ses prédécesseurs : il utilise les tarifs non seulement comme instrument de politique commerciale sectorielle, mais comme levier de coercition diplomatique générale. C’est la logique mercantiliste de beggar-thy-neighbor dans sa forme la plus pure : utiliser les barrières commerciales pour exercer une pression coercitive sur l’ensemble des partenaires.

Pilier 3 : La diplomatie comme négociation commerciale. Pour Trump, toute relation internationale est fondamentalement une relation contractuelle. Les alliés deviennent des clients qui doivent payer pour la protection américaine. Les traités multilatéraux deviennent des contrats défavorables à renégocier. Les relations avec Kim Jong-un, Erdogan, Poutine, MBS sont toutes structurées sur le même modèle : aucun jugement de valeur sur le régime, une évaluation des gains mutuels possibles. C’est du Cohn appliqué à la géopolitique mondiale : les institutions ne méritent pas de respect intrinsèque, elles méritent d’être utilisées, contournées ou abandonnées selon l’intérêt du moment.

Pilier 4 : La désindustrialisation comme blessure nationale. Au cœur du trumpisme se trouve un récit de déclin industriel : l’Amérique a perdu ses usines, ses emplois manufacturiers, son acier à cause du libre-échange imposé par des élites globalistes naïves ou corrompues. Ce narratif a une base empirique non négligeable — l’étude d’Autor, Dorn et Hanson (2013), le “China Shock”, a documenté que l’entrée de la Chine à l’OMC en 2001 a provoqué la perte de 2 à 2,4 millions d’emplois manufacturiers américains entre 1999 et 2011, avec des effets géographiquement concentrés précisément dans les États du Midwest qui ont basculé pour Trump en 2016. La politique conséquente, reshoring, tarifs, réduction des déficits commerciaux — est du colbertisme appliqué aux États-Unis du XXIe siècle.

Pilier 5 : Les ressources naturelles comme instruments de puissance. Ses déclarations sur le Groenland (terres rares, position arctique), le Canal de Panama (route commerciale critique), les ressources minières ukrainiennes (lithium, terres rares comme condition d’un accord de paix) ne sont pas des lubies impulsives. Elles reflètent une vision cohérente dans laquelle les ressources naturelles sont la nouvelle version des métaux précieux des mercantilistes classiques : la base tangible et mesurable de la puissance nationale. La proposition de Trump sur Gaza en 2025, redévelopper la bande côtière comme une “Riviera du Moyen-Orient”, est l’expression la plus caricaturalement révélatrice de cette pensée : un territoire est d’abord une ressource économique à valoriser.

Pilier 6 : La dimension monétaire — le cryptomercantilisme. Un développement récent et peu analysé : la stratégie de Trump de fusionner néo-mercantilisme et finance digitale pour renforcer la domination internationale du dollar. En favorisant les stablecoins adossés au dollar (executive order de mars 2025) et en développant une réserve stratégique de Bitcoin, Trump cherche à étendre la portée du dollar dans l’économie numérique. Parallèlement, le Mar-a-Lago Accord théorisé par Stephen Miran, Président du Conseil des Conseillers Économiques, dans son essai de novembre 2024 vise à affaiblir délibérément le dollar, jugé surévalué, pour rendre les exportations américaines plus compétitives, sur le modèle du Plaza Accord de 1985. C’est le mercantilisme dans sa forme la plus sophistiquée : tarifs, garanties de sécurité et politique de change utilisés comme instruments intégrés d’une même stratégie de rééquilibrage des termes d’échange.

VI. LES DOSSIERS SOUS LA LOUPE MERCANTILISTE

La Chine : un sous-traitant structurellement malhonnête. Pour Trump, la Chine est le sous-traitant mondial ultime : indispensable à l’économie américaine, mais structurellement malhonnête dans ses pratiques commerciales. Elle vole la propriété intellectuelle, manipule sa monnaie, pratique le dumping. L’accord Phase 1 de janvier 2020 est révélateur dans sa structure : la Chine s’engage à acheter pour 200 milliards de dollars supplémentaires de produits américains en deux ans, essentiellement du soja, du gaz naturel, des avions Boeing. C’est une transaction pure, sans dimension normative ou stratégique. Un réaliste aurait cherché à contenir la montée en puissance militaire chinoise. Un néoconservateur aurait exigé des réformes politiques. Trump a obtenu un bon de commande.

L’Ukraine : le minerai comme garantie de sécurité. L’accord du 30 avril 2025 entre les États-Unis et l’Ukraine, fonds conjoint alimenté par 50% des revenus futurs de l’extraction de lithium, titane, uranium, graphite, pétrole et gaz — est l’expression géopolitique la plus accomplie du mercantilisme trumpien. La garantie de sécurité traditionnelle est remplacée par un intérêt économique direct et comptabilisé : si les investissements américains en Ukraine sont menacés, les États-Unis ont un motif financier de les défendre, mais aucune obligation légale formelle. L’aide militaire future compte comme contribution américaine au fonds, transformant la sécurité collective en investissement comptabilisé. Et les 22 des 50 minéraux critiques américains que détient l’Ukraine réduisent structurellement la dépendance vis-à-vis de la Chine sur les terres rares.

L’OTAN : la sécurité comme marchandise. La déclaration de Trump de février 2024 en Caroline du Sud, affirmant qu’il encouragerait la Russie à faire “whatever the hell they want” aux alliés ne payant pas, illustre l’aboutissement logique d’une vision qui réduit l’alliance atlantique à une entreprise de sécurité dont les membres doivent régler leurs cotisations. Paradoxalement, c’est l’un des rares domaines où la pression mercantiliste a produit des résultats mesurables : les dépenses de défense des alliés de l’OTAN ont augmenté significativement, le secrétaire général Mark Rutte annonçant début 2025 des objectifs “bien au-delà de 3%” du PIB. La mécanique fonctionne, mais à un coût stratégique considérable : en transformant l’article 5 en contrat conditionnel monétairement négociable, Trump a signalé à Moscou et Pékin que la solidité de l’alliance américaine avait un prix.

Taïwan et les semi-conducteurs : le colbertisme technologique. La déclaration de Trump selon laquelle Taïwan a “volé” l’industrie des semi-conducteurs américaine, et sa pression simultanée sur TSMC pour investir massivement aux États-Unis, investissement porté à 165 milliards de dollars en 2025, applique la doctrine mercantiliste classique des industries stratégiques : attirer par la pression tarifaire et les subventions le contrôle national sur les chaînes de valeur critiques. C’est du Colbert appliqué aux puces électroniques du XXIe siècle.

VII. LES CONTRADICTIONS QUE LES MARCHÉS DOIVENT SURVEILLER

La cohérence doctrinale de Trump ne supprime pas ses contradictions internes, elle les structure et les rend, précisément, prévisibles.

La contradiction dollar fort / dollar faible est la plus lourde de conséquences systémiques. Trump veut simultanément un dollar faible pour la compétitivité exportatrice, un dollar dominant comme monnaie de réserve mondiale, des taux d’intérêt bas pour stimuler l’économie domestique, et des entrées de capitaux étrangers pour financer le déficit. Ces objectifs sont structurellement incompatibles. Comme le note Jeffrey Frankel de Harvard : tenter de dévaluer le dollar pour réduire le déficit commercial est une erreur de diagnostic, le déficit commercial américain reflète avant tout un différentiel d’épargne, non une surévaluation du taux de change. Mais surtout, le Mar-a-Lago Accord, s’il était mené à son terme, éroderait précisément la confiance institutionnelle qui fonde l’exorbitant privilege américain : la capacité à émettre la monnaie de réserve mondiale, permettant aux États-Unis d’emprunter à moindre coût et de financer leur déficit à des conditions extraordinairement favorables.

La contradiction alliances / influence est tout aussi structurante. Trump a obtenu que les alliés investissent davantage dans leur propre défense, résultat mercantiliste tangible. Mais en instrumentalisant la protection militaire comme marchandise, il érode la crédibilité de l’engagement américain, ce qui pousse les alliés à développer leur autonomie stratégique, ce qui, à terme, réduira leur dépendance vis-à-vis de Washington et affaiblira structurellement l’influence américaine. L’accélération de l’autonomie stratégique européenne, le renforcement de coopérations indo-pacifiques sans les États-Unis, le rapprochement entre pays cherchant à se désensibiliser aux caprices tarifaires américains : autant d’effets à long terme qui sapent la position de négociation que Trump cherche précisément à renforcer.

La contradiction chaînes de valeur est peut-être la plus fondamentale. Le mercantilisme classique était adapté à un monde où les marchandises étaient produites dans un pays et vendues dans un autre. Les chaînes de valeur mondiales du XXIe siècle ont rendu cette logique partiellement obsolète : un F-150 “américain” contient des composants mexicains, canadiens, japonais. Taxer les importations chinoises revient à taxer une partie de la production américaine elle-même. C’est pourquoi les économistes sont quasi-unanimes pour dire que le mercantilisme trumpien repose sur une conception du commerce international qui s’arrête aux années 1970, avant l’intégration profonde des chaînes de valeur. La question n’est pas seulement de savoir si Trump a tort sur le plan académique. C’est de comprendre que sa vision du monde est structurellement pré-mondialisation, et que les politiques qui en découlent produisent des effets différents, et souvent inverses, de ceux anticipés par la doctrine.

VIII. UN SYMPTÔME D’ÉPOQUE, PAS UNE ANOMALIE

La leçon la plus profonde est d’ordre historique. Le mercantilisme de Trump n’est pas uniquement le produit d’un homme : c’est le produit d’un moment de transition structurelle. La fin du consensus post-1945 sur les gains mutuels du libre-échange. L’émergence d’un monde multipolaire où le capitalisme d’État est redevenu viable, la Chine est passée de 4% du PIB mondial en 2000 à 26% en 2026, en combinant intégration dans les marchés mondiaux et dirigisme étatique assumé. La désindustrialisation effective documentée par les données. La montée des inégalités générées par la mondialisation, qui a créé les conditions politiques de la résurgence protectionniste.

Ce n’est pas seulement un phénomène américain. Le Made in China 2025, l’Industrial Strategy de Modi, le Chips Act et l’Inflation Reduction Act de Biden, les subventions européennes aux semi-conducteurs et aux énergies vertes : tous témoignent d’une renaissance mercantiliste globale dont Trump est simplement la forme la plus bruyante et la plus assumée. Comme le note le co-CIO de Bridgewater Greg Jensen, nous sommes entrés dans une ère de “modern mercantilism” où l’ancien consensus libre-échangiste est remplacé par une logique d’intervention étatique et de protection des industries stratégiques, à droite comme à gauche, aux États-Unis comme en Europe.

CONCLUSION : CE QUE LES MARCHÉS DOIVENT RETENIR

Donald Trump n’est pas un néo-conservateur parce qu’il se moque de l’exportation de la démocratie. Il n’est pas isolationniste parce qu’il veut une Amérique omniprésente dans le monde, mais extractive plutôt que généreuse. Il n’est pas réaliste classique parce qu’il sacrifie les équilibres de puissance de long terme à des transactions de court terme.

Il est un mercantiliste d’État, au sens précis, théoriquement fondé du terme. Une vision du monde dans laquelle les échanges internationaux sont compétitifs à somme nulle, les ressources nationales sont à maximiser, les alliances sont des contrats de service conditionnels, et la grandeur d’une nation se mesure à sa capacité à extraire des avantages économiques de ses partenaires.

Pour les opérateurs de marché, la conséquence pratique est directe. Premièrement, cesser de traiter les décisions tarifaires comme du bruit ou comme de la rhétorique négociable : elles obéissent à une logique documentée sur quarante ans, et leur trajectoire de long terme est à la hausse, non à la baisse. Deuxièmement, surveiller la contradiction dollar fort / dollar faible comme le risque systémique le plus sous-évalué de la configuration actuelle : une érosion de la confiance dans les institutions américaines pourrait déclencher une remise en cause de l’exorbitant privilege dont les effets sur les marchés obligataires et les changes seraient considérables. Troisièmement, intégrer que la renaissance mercantiliste est globale et durable, elle ne disparaîtra pas avec Trump, et que les stratégies d’allocation sectorielle et géographique doivent être réévaluées en conséquence.

Le mercantilisme de Trump n’est pas une aberration. C’est un retour. Et c’est peut-être le signe d’un changement d’époque plus profond que Trump lui-même.

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