(ABC Bourse) - La dette des grandes économies coûte de plus en plus cher à financer. Des États-Unis à la France en passant par le Royaume-Uni et le Japon, les taux à long terme retrouvent des niveaux oubliés depuis des années, alors que plusieurs pressions s’accumulent sur les marchés.

Les marchés obligataires traversent une nouvelle zone de fortes turbulences. Aux États-Unis, le rendement de la dette à 30 ans a dépassé 5,32 %, un niveau inédit depuis 2007. La France n’échappe pas au mouvement : son taux à 30 ans a atteint un sommet depuis 2008, tandis que celui à 10 ans a franchi 4 %, au plus haut depuis juin 2009.
Le phénomène dépasse largement Paris et Washington. L’Allemagne retrouve des niveaux observés en 2011, les obligations britanniques à 30 ans approchent 6 % et leurs équivalents japonais se rapprochent de leur record historique. Derrière ces poussées propres à chaque marché se dessine une tension mondiale nourrie par les inquiétudes sur l’inflation, les dépenses publiques, l’offre de dette et une demande moins solide pour les obligations à très longue échéance.
Dette mondiale, pourquoi les taux à long terme grimpent aussi fortement
La hausse ne repose pas sur un seul élément. La fragmentation croissante de l’ordre économique mondial fait craindre des chocs d’offre plus fréquents et des pressions inflationnistes durables. Pour les investisseurs qui prêtent de l’argent aux États pendant plusieurs décennies, cette incertitude se traduit par une exigence simple : obtenir un rendement supérieur.
La trajectoire des finances publiques nourrit elle aussi les inquiétudes. Les détenteurs d’obligations redoutent que certains gouvernements rencontrent davantage de difficultés pour contenir leurs dépenses. Une augmentation durable des besoins de financement oblige les États à solliciter davantage les marchés, au moment même où les investisseurs deviennent plus exigeants.
Les ministres des Finances cherchent déjà à composer avec cette nouvelle situation. Plusieurs gouvernements réorientent leurs émissions vers des échéances plus courtes, qui offrent des rendements moins élevés. Cette stratégie trouve vite ses limites : elle ne permet plus de verrouiller pendant plusieurs décennies des coûts de financement extrêmement faibles comme cela pouvait être le cas lorsque les taux évoluaient à des planchers historiques.
Chris Iggo, directeur des investissements chez AXA IM Core (BNP Paribas Asset Management), résume la difficulté à laquelle les investisseurs font face : "Il est difficile de déterminer quel niveau de rendement améliorerait les perspectives de rendement total des obligations à longue échéance "
Le spécialiste estime qu’un événement beaucoup plus marqué pourrait modifier la situation : "Le seul facteur susceptible de changer la donne serait une détérioration soudaine des indicateurs économiques ou un choc extérieur. Ce dernier scénario semble plus probable que le premier"
La flambée des prix de l’énergie provoquée par le conflit au Moyen-Orient ajoute justement une pression supplémentaire. Elle a renforcé les anticipations d’un durcissement de la politique monétaire de la Réserve fédérale et d’autres Banques centrales. Le mouvement actuel ne trouve pourtant pas son origine dans ce seul épisode : les difficultés du marché obligataire étaient déjà présentes auparavant.
France, États-Unis, Royaume-Uni, la dette affronte aussi la concurrence des entreprises
Une autre bataille se joue désormais sur les marchés : celle de l’offre. Les États ne sont pas seuls à chercher des financements. Les entreprises émettent elles aussi des volumes importants d’obligations, ce qui multiplie les titres proposés aux investisseurs et accentue la concurrence pour attirer leur argent.
Le phénomène prend une dimension particulière avec les investissements dans l’intelligence artificielle. Les entreprises technologiques qui veulent financer leurs projets cherchent à emprunter sur des durées plus longues. Elles se tournent aussi davantage vers des marchés obligataires étrangers. Alphabet a, par exemple, décidé de lancer sa première émission de dette libellée en dollars australiens, pour un montant de 5 milliards de dollars australiens.
Cette abondance de titres arrive au moment où le profil des acheteurs change. Pendant longtemps, les fonds de pension ont constitué une clientèle naturelle pour les obligations de longue durée : ces actifs permettaient de faire correspondre leurs placements aux engagements qu’ils devaient honorer plusieurs années ou décennies plus tard.
Ce soutien devient moins automatique. De nombreux employeurs abandonnent progressivement les régimes de retraite à prestations définies et la réglementation pousse certains fonds vers davantage d’actions. Face à des émissions de dette publique toujours plus importantes, les gouvernements doivent donc davantage compter sur des investisseurs privés sensibles aux prix et aux rendements proposés.
La combinaison devient délicate : davantage de dette publique à financer, une concurrence accrue des entreprises, des investisseurs moins captifs et des craintes persistantes autour de l’inflation. Les sommets atteints par les taux français, américains, britanniques ou japonais traduisent cette nouvelle bataille pour attirer les capitaux à très long terme.
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