Wall Street mise 3.750 milliards de dollars sur la nouvelle économie américaine

Par Vincent Barret, le 14/08/2026

Banques de Wall Street

Bank of America : 250 milliards de dollars en 18 mois, sous le sceau du 250e anniversaire

L'initiative de Bank of America, baptisée Critical Infrastructure Finance Initiative, a été annoncée le 12 août et se veut symboliquement rattachée à la célébration du 250e anniversaire des États-Unis.

Le dispositif court du 1er janvier 2026 au 4 juillet 2027, soit une fenêtre de 18 mois, et repose sur trois grands piliers : les infrastructures numériques (data centers, semi-conducteurs, télécommunications), les infrastructures énergétiques (production conventionnelle et renouvelable, stockage) et les infrastructures dites "de base" (transports, réseaux d'eau, optimisation du réseau électrique, minerais critiques).

Le dispositif reposera notamment sur des prêts directs, sur l'accompagnement d'entreprises dans leurs levées de fonds, sur des solutions d'investissement et des activités de conseil. Une large place sera notamment accordée à l'intelligence artificielle et à l'énergie, a précisé la banque.

Karen Fang, co-responsable des solutions de capital global chez Bank of America, a résumé l'ambition du programme en expliquant que répondre aux besoins d'infrastructures croissants du pays suppose de mobiliser des capitaux à grande échelle sur des secteurs de plus en plus interconnectés. La banque évoque la création de dizaines de milliers d'emplois à la clé.

Morgan Stanley et JPMorgan : deux plans à 1.500 milliards de dollars, presque au dollar près

L'initiative de Bank of America intervient dans le sillage direct de celle de Morgan Stanley, annoncée le 10 août sous le nom d'Innovation Infrastructure Initiative. Dan Simkowitz, co-président de la banque, a présenté ce plan comme la contribution de l'établissement au prochain chapitre économique du pays, dans une période marquée par un effort d'investissement et d'innovation majeur dans la technologie, les infrastructures et les secteurs stratégiques.

Le programme s'articule en trois volets : les plateformes d'innovation et industries stratégiques (IA, informatique quantique, semi-conducteurs, défense, pharmacie, minerais critiques), le financement des infrastructures nécessaires à une économie plus gourmande en calcul et en énergie, et l'accompagnement des entreprises en croissance de leur amorçage jusqu'à leur cotation en Bourse.

Ce montant de 1.500 milliards de dollars reprend, au dollar près, celui annoncé dix mois plus tôt par JPMorgan Chase avec sa Security and Resiliency Initiative, dévoilée le 13 octobre 2025.

La première banque américaine y présentait cette enveloppe comme une réponse à une dépendance jugée dangereuse aux chaînes d'approvisionnement étrangères. Jamie Dimon, son directeur général, a multiplié ces dernières années les mises en garde sur ce sujet, évoquant dans sa lettre aux actionnaires de mai une dépendance excessive des États-Unis à des adversaires potentiels, au premier rang desquels la Chine, pour ses approvisionnements en produits militaires essentiels.

Il défendait déjà en 2023 l'idée que les chaînes d'approvisionnement américaines pour les produits et matériaux critiques devaient être rapatriées ou réservées à des partenaires pleinement alliés.

Le plan de JPMorgan se décline en quatre grands domaines, chaînes d'approvisionnement et industrie manufacturière avancée, défense et aérospatial, indépendance énergétique, technologies stratégiques et de rupture, eux-mêmes subdivisés en 27 sous-catégories, de la construction navale au nucléaire en passant par les nanomatériaux.

La différence la plus marquante avec Morgan Stanley tient à l'engagement en capital propre : quand cette dernière se positionne avant tout comme intermédiaire de marché, JPMorgan avait assorti son plan d'un engagement direct pouvant aller jusqu'à 10 milliards de dollars d'investissements en fonds propres et en capital-risque dans des entreprises américaines sélectionnées, en plus du recrutement de banquiers dédiés à l'initiative.

Trump ou transformation structurelle de l'économie mondiale ?

Ces annonces surviennent alors que l'administration Trump a fait de la réindustrialisation et de l'indépendance vis-à-vis des chaînes d'approvisionnement étrangères une priorité affichée. Il serait toutefois réducteur d'y voir la seule origine de ce mouvement.

Dans une analyse publiée en mai 2026, Morgan Stanley décrit une bascule structurelle de l'économie mondiale, qui serait passée ces dernières années d'une logique de coût le plus faible à une logique de résilience et de sécurité des approvisionnements.

La banque qualifie ce phénomène de "nationalisme de ressources" : les États utilisent de plus en plus des outils de politique publique, subventions, contrôles à l'export, pour réduire leurs vulnérabilités sur les matériaux, composants et sources d'énergie jugés essentiels à leur économie.

Lisa Shalett, directrice des investissements de la division gestion de fortune de Morgan Stanley, va jusqu'à parler d'un véritable changement de régime économique, où la rareté et les contraintes sur les ressources ne sont plus seulement des facteurs inflationnistes mais deviennent des déterminants centraux de la prospérité économique et de la diffusion de l'innovation technologique.

Cette lecture, structurelle et antérieure aux annonces d'août, suggère que les banques américaines ne se contentent pas de répondre à une injonction politique ponctuelle : elles anticipent un besoin de financement massif et durable, né de la convergence entre la relocalisation des chaînes de valeur, la course à l'intelligence artificielle et la demande énergétique qu'elle engendre.

Se positionner tôt sur ce segment leur permet de devenir des intermédiaires incontournables de cet effort d'investissement, générateur de commissions de conseil, de financement et de gestion d'actifs pour les années à venir.

Conclusion : une course commerciale autant qu'un alignement politique

Le calendrier resserré de ces annonces, JPMorgan en octobre 2025, puis Morgan Stanley, Nvidia et Bank of America à quelques jours d'intervalle en août 2026, a toutes les apparences d'un effet d'entraînement concurrentiel entre grandes maisons de Wall Street, chacune cherchant à afficher sa capacité à accompagner la prochaine vague d'investissement américaine.

Le choix du symbole du 250e anniversaire des États-Unis, repris à l'identique par Morgan Stanley et Bank of America, illustre d'ailleurs la dimension autant communicationnelle que financière de ces annonces.

Mais au-delà de l'affichage, les montants en jeu, la convergence des priorités sectorielles, IA, énergie, défense, minerais critiques, semi-conducteurs, et l'implication d'acteurs aussi divers que les banques d’invesitssement témoignent d'un mouvement de fond.

Les banques américaines ne suivent pas seulement les injonctions politiques de l'administration Trump : elles accompagnent, et cherchent à monétiser, une transformation plus large de l'économie mondiale, où la sécurité des approvisionnements et l'accès à la puissance de calcul deviennent des enjeux de compétitivité nationale.

Reste à savoir si l'ampleur de ces engagements, cumulés, ils avoisinent 3.750 milliards de dollars sur des horizons allant de 18 mois à dix ans, pourra effectivement se traduire en projets financés, ou si elle relève pour l'instant davantage de l'annonce que de l'exécution.

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