
Un accord-cadre, pas encore un contrat de production
Le texte signé le 22 juillet par le Department of War (ex-Pentagone), son homologue ukrainien et l'ambassadrice Olha Stefanishyna prévoit l'exportation temporaire de systèmes ukrainiens, aériens, terrestres et maritimes, à des fins d'évaluation.
Six fabricants ukrainiens sont d'ores et déjà autorisés à expédier chacun une centaine d'appareils vers les États-Unis dans le cadre de « Drone Dominance », le programme lancé en décembre 2025 par le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth. F-Drones a par exemple obtenu, dès le 1er juillet, un permis portant sur 2 000 drones d'attaque F10 déjà livrés, une première, les autorisations antérieures ne portant jusqu'ici que sur des technologies ou des composants.
Doté d'environ 1,1 milliard de dollars sur deux ans, financé par le « Big Beautiful Bill », Drone Dominance vise l'acquisition de plus de 200 000 systèmes létaux d'ici 2027. Il procède par compétitions successives (« Gauntlets ») organisées à Fort Benning puis Fort Carson : les gagnants reçoivent des ordres de production plutôt qu'une sélection exclusive. La première édition, conclue le 17 février, a été remportée par un drone FPV ukraino-britannique, le Shrike 10 Fiber (Skyfall/Skycutter), signal, pour le Pentagone lui-même, de la supériorité opérationnelle du modèle ukrainien à ce stade.
Des accords industriels bilatéraux se nouent en parallèle : UFORCE (Ukraine) et ReconCraft (Oregon) produiront sur le sol américain des drones maritimes Magura, à moins de 500 000 dollars l'unité, pour un potentiel débouché auprès de l'US Navy ; F-Drones s'est associé à Ukrainian Defense Drones dans l'Ohio, General Cherry à Wilcox Industries dans le New Hampshire. Ces coentreprises sont devenues une condition quasi obligatoire pour toute entreprise ukrainienne candidate à un futur contrat Pentagone.
Un accord plus large, portant sur la défense antiaérienne anti-essaims, reste en attente de signature côté américain, selon Volodymyr Zelensky.
Washington face à un constat d'infériorité assumé
Travis Metz, directeur des opérations de la Defense Innovation Unit et responsable de Drone Dominance, a reconnu le 27 juillet que les États-Unis en étaient « à la phase la plus précoce et la plus difficile » de cet effort. L'Ukraine produira cette année entre six et sept millions de drones FPV, soit environ 500 000 par mois ; le programme américain n'en aura commandé qu'un peu moins de 200 000 au total d'ici février.
Le Pentagone impose désormais que les drones militaires soient fabriqués avec des pièces américaines, mais Metz a admis que la « grande majorité » des appareils achetés lors de la première phase contenaient probablement des moteurs chinois, les semi-conducteurs et composants critiques restant, hors du seul secteur drone, un problème structurel non résolu.
Pour l'Ukraine, l'ouverture répond d'abord à un impératif économique. Selon Halyna Yanchenko, de la commission parlementaire sur les exportations d'armes, les capacités de production privées ukrainiennes dépassent désormais d'environ cinq fois le budget que l'État peut consacrer à leurs produits : « Maintenir l'interdiction des exportations n'avait plus de sens », a-t-elle expliqué aux Echos.
Kyiv a libéralisé son régime d'exportation depuis le 1er juillet, dans le cadre de la « Drone Deal Initiative », qui associe une trentaine de pays partenaires. Les commandes étrangères doivent financer la R&D et abaisser les coûts unitaires ; environ 500 entreprises ukrainiennes fabriquent aujourd'hui moteurs, contrôleurs de vol et autres composants, un tissu industriel qui intéresse Washington au moment précis où il cherche à s'affranchir des fournisseurs chinois.
La dépendance chinoise, angle mort de la stratégie américaine
Le constat qui sous-tend l'ensemble de cette politique dépasse largement les drones. DJI et Autel représentent à eux deux près de 90 % des ventes de drones dans le monde ; DJI dispose d'une capacité de production estimée à 500 000 unités FPV par mois, extensible à 700 000 en mobilisant moins de 5 % de ses capacités industrielles.
Sur les intrants, la Chine raffine environ 90 % des terres rares mondiales, 68 % du nickel, 59 % du lithium et 73 % du cobalt ; sa domination atteint 99 % pour certains éléments comme le dysprosium ou le samarium, essentiels aux aimants de moteurs. Plus de 70 % des importations américaines de terres rares proviennent directement de Chine, et le minerai extrait à Mountain Pass (Californie) continue d'être envoyé en Chine pour y être raffiné avant de revenir sous forme d'oxydes finis.
Cette vulnérabilité, documentée depuis l'interdiction discrète des drones DJI dans l'armée américaine en 2017, a connu une première traduction législative avec la Section 848 du NDAA 2020 (interdiction d'achat de composants chinois critiques), puis avec l'American Security Drone Act de 2023.
Faute de revue de sécurité achevée dans les délais, la FCC a inscrit, le 22 décembre 2025, l'ensemble des drones et composants étrangers sur sa « Covered List », bloquant leur homologation aux États-Unis, une « Blue UAS Cleared List » recensant en parallèle les fabricants agréés, avec un seuil de contenu domestique fixé à 65 %.
L'arsenal réglementaire, budgétaire et capitalistique de l'administration Trump
Depuis juin 2025, trois décrets structurent la politique drone : l'Executive Order 14307 (« Unleashing American Drone Dominance »), qui ouvre la voie aux vols BVLOS et impose l'achat prioritaire de drones américains par les agences fédérales ; l'EO 14305 (« Restoring American Airspace Sovereignty »), consacré à la menace des drones adverses ; et l'EO 14265 d'avril 2025 sur la réforme des acquisitions de défense. Le secrétaire Pete Hegseth a par ailleurs annulé le système traditionnel de définition des besoins d'acquisition (JCIDS), promettant que « rapidité et volume seront les maîtres mots ».
Sur le plan budgétaire, l'enveloppe consacrée aux systèmes autonomes est passée de 225 millions de dollars à 13,6 milliards pour l'exercice 2026, avant une demande de 55 milliards pour 2027, une multiplication par 244 en deux ans. Le Congrès a, de son côté, inscrit dans le NDAA 2026 (signé le 18 décembre 2025) le programme SkyFoundry, destiné à créer une usine de drones détenue par l'État au Red River Army Depot (Texas), avec un objectif de 10 000 unités par mois dès l'automne 2026.
Le projet de loi autonome dont il est issu (SkyFoundry Act, S.2506/H.R.5086) n'a en revanche jamais été adopté en tant que texte séparé.
Sur les minerais critiques, la méthode inaugurée avec MP Materials en juillet 2025, prise de participation (400 millions de dollars pour 15 % du capital), prêt de 150 millions, prix plancher garanti de 110 dollars le kilogramme de NdPr sur dix ans et engagement d'achat de la totalité de la production, a été répliquée à cinq reprises depuis : Trilogy Metals (35,6 millions de dollars, 10 %), Vulcan Elements et ReElement (1,4 milliard), Lithium Americas, USA Rare Earth, Phoenix Tailings et Energy Fuels.
Washington a par ailleurs annoncé, sous le nom de code « Project Vault », la constitution d'un stock stratégique de minerais critiques pouvant atteindre 12 milliards de dollars, financé notamment par un prêt de 10 milliards de l'Export-Import Bank, sur le modèle de la réserve stratégique de pétrole des années 1970.
Une cellule interne au Department of War, surnommée « Deal Team Six » et rattachée au secrétaire adjoint Stephen Feinberg, revendique une capacité de financement de 200 milliards de dollars sur trois ans pour prêter de l'argent soit directement aux secteurs stratégiques répondant à la souveraineté américaine, y compris les minerais critiques.
Ce dispositif s'accompagne d'un réseau d'accords bilatéraux , Australie, Japon, Malaisie, Thaïlande, Arabie saoudite, Brésil, Kazakhstan, RDC, et d'un cadre multilatéral (G7 Critical Minerals Action Plan). L'Australie en constitue le pivot : 8,5 milliards de dollars d'investissements conjoints annoncés dans l'exploitation et le raffinage, dont un milliard de dollars de chaque pays sur les six prochains mois.
Une stratégie qui mise sur la vitesse plutôt que sur la résolution de ses failles
L'accord du 22 juillet reste, en lui-même, une déclaration d'intention limitée. Mais replacé dans cet ensemble, décrets, programme SkyFoundry, prises de participation directes, réserve stratégique, il traduit un choix assumé : combler dans l'urgence, par l'importation de savoir-faire étranger et la mobilisation de tous les leviers budgétaires disponibles, un retard industriel que le Pentagone reconnaît publiquement, plutôt que d'attendre la résolution, encore lointaine selon les analystes eux-mêmes, de sa dépendance structurelle aux intrants critiques chinois.
Reste à savoir si la capacité américaine à produire, à ce rythme, rejoindra un jour celle que la guerre a imposée à l'Ukraine.