
Le signal envoyé par le marché du tungstène est sans ambiguïté. Le prix de l'ammonium paratungstate (APT), produit intermédiaire de référence contenant un peu moins de 8 kg de tungstène métallique par unité de tonne sèche, a été multiplié par cinq à six depuis le début de 2025.
D'une fourchette de 305 à 355 dollars en 2024, il a franchi la barre des 1.000 dollars fin 2025 avant de s'envoler entre février et mars 2026, pour atteindre environ 3.100 dollars début juillet à Rotterdam, un niveau inédit. Le Financial Times évalue la hausse totale à près de 600% entre début 2025 et l'été 2026.
Sur le marché domestique chinois, la dynamique est différente : les prix de l'APT, qui avaient culminé mi-mars, ont depuis été plus que divisés par deux, un écart qui illustre la segmentation croissante entre marché intérieur chinois et marché international.
Un métal irremplaçable pour la défense
Cette flambée reflète un resserrement structurel de l'offre face à une demande en forte hausse, tirée notamment par le réarmement mondial, l'Europe en particulier, confrontée à la menace russe. Le tungstène doit cette place stratégique à des propriétés physiques uniques : il possède le point de fusion le plus élevé de tous les métaux purs, associé à une dureté et une densité exceptionnelles ainsi qu'à une forte résistance à l'usure et aux températures extrêmes.
Ces caractéristiques en font un composant incontournable des munitions perforantes anti-blindage, des blindages eux-mêmes, des boucliers anti-radiations et de certains éléments des moteurs d'avions de chasse.
Il faut toutefois relativiser l'ampleur du marché et le poids réel de la défense dans la demande. Le marché mondial du tungstène ne représente qu'environ 85.000 tonnes par an, un volume dérisoire comparé aux 23 millions de tonnes de cuivre ou aux 2,5 milliards de tonnes de minerai de fer échangées chaque année.
Et l'usage strictement militaire ne pèse qu'environ 10% de la demande totale : les 90% restants relèvent d'usages civils, des outils coupants en carbure de tungstène omniprésents dans l'industrie manufacturière, machines-outils, forage, aux turbines des centrales à gaz, elles-mêmes de plus en plus sollicitées pour alimenter en électricité les data centers de l'intelligence artificielle.
Le verrou chinois
La cause immédiate de la flambée des prix est à chercher du côté de Pékin. Depuis février 2025, la Chine a placé le tungstène, ainsi que le tellure, le bismuth, l'indium et le molybdène, sous un régime de licences d'exportation, invoquant explicitement des motifs de sécurité nationale.
En décembre 2025, elle a resserré encore le dispositif en limitant à seulement 15 le nombre d'entreprises autorisées à exporter du tungstène pour la période 2026-2027, un chiffre reconduit à l'identique par le ministère du Commerce cet été pour 2026-2027, aux côtés de 44 exportateurs d'argent et 11 d'antimoine. Cette politique s'inscrit dans la continuité de la riposte chinoise au « Liberation Day » tarifaire de Donald Trump, qui avait déjà conduit Pékin à limiter ses envois de plusieurs terres rares.
Le poids de la Chine sur ce marché rend ces restrictions redoutablement efficaces. Selon les services géologiques américains (USGS), elle assure à elle seule entre 79% et 84% de la production minière mondiale selon les années, et concentre également l'essentiel du raffinage en produits intermédiaires comme l'APT.
Ses réserves prouvées, estimées à 2,5 millions de tonnes, dépassent très largement celles de l'Australie, deuxième pays au monde avec environ 570.000 tonnes, soit une part des réserves mondiales (environ 53%) elle-même inférieure à sa part de la production, signe d'une capacité d'extraction poussée bien au-delà de ce que suggérerait sa seule dotation géologique.
Washington a répondu par ses propres restrictions, plus limitées faute de ressources comparables : Donald Trump a signé un décret interdisant l'exportation de déchets contenant du tungstène recyclable, ainsi que celle de la « black mass », cette poudre noire issue du broyage de batteries de véhicules électriques et riche en lithium, nickel et cobalt.
La riposte occidentale : stocks stratégiques et nouvelles mines
Face à cette dépendance jugée critique, les pays occidentaux ont engagé deux types de réponses : la constitution de réserves stratégiques et la relance de projets miniers dormants. L'Union européenne a présélectionné en mai le tungstène, aux côtés des terres rares et du gallium, pour constituer ses tout premiers stocks communs de minerais critiques, une initiative concrète destinée à réduire sa dépendance à Pékin, avec des sites portuaires italiens (Porto Marghera, Trieste) envisagés comme plateformes de stockage.
Washington, l'UE et le Japon ont par ailleurs engagé une initiative conjointe rassemblant plus de cinquante pays sur les minéraux critiques.
Côté production, plusieurs projets emblématiques illustrent cette course à la diversification. Au Royaume-Uni, Tungsten West a obtenu un financement de 71 millions de livres sterling du gouvernement britannique pour redémarrer sa mine de tungstène et d'étain dans le Devon, une annonce qui a fait bondir le titre de 17% en Bourse, avec un objectif de production commerciale dès le troisième trimestre.
En Australie, la mine de Dolphin, sur King Island, abrite le plus vaste gisement de tungstène hors de Chine ; relancée par Group 6 Metals, elle vise 2.000 tonnes annuelles d'ici 2030.
Aux Etats-Unis, une découverte inattendue à Railroad Valley, dans le Nevada, où la société 3 Proton Lithium cherchait initialement du lithium, a mis au jour début août une réserve inférée de 1,78 million de tonnes de tungstène, cinq fois supérieure au plus important gisement américain recensé jusqu'ici, potentiellement valorisée à plus de 129 milliards d'euros.
Une autonomie qui restera longtemps hors de portée
Ces initiatives ne suffiront toutefois pas à combler rapidement l'écart avec la Chine. Le redémarrage d'une mine suppose des délais de financement, de permis et de mise en production qui se comptent en années, tandis que le raffinage, étape où Pékin conserve un avantage tout aussi déterminant que sur l'extraction, reste presque intégralement localisé en Chine.
Plusieurs analystes évoquent des délais se comptant en décennies avant que l'Occident ne retrouve une véritable autonomie sur ce métal, entretenant une vulnérabilité stratégique que les industriels de la défense, plus que les autres, ont le plus à craindre.