Alors que l'administration de Donald Trump renoue avec un capitalisme carnassier mêlant protectionnisme agressif, pressions diplomatiques et instrumentalisation du droit, la vulnérabilité des entreprises européennes n'est plus seulement technique mais structurelle. Dans ce contexte, sanctuariser le capital et la gouvernance des entreprises du Vieux continent apparaît comme une mesure de souveraineté, déjà déployée par des groupes comme EY France ou Eiffage.

C'était il y a un an, presque jour pour jour. Quelques semaines à peine après la prise de fonction de Donald Trump, un certain nombre de grandes entreprises françaises recevaient une étrange missive de l'ambassade américaine à Paris. Le message stipulait « que le décret 14 173 concernant la fin de la discrimination illégale (...), signé par le président Trump, s’applique (...) à tous les fournisseurs et prestataires du gouvernement américain, quels que soit leur nationalité et le pays dans lequel ils opèrent ». Pour continuer de faire des affaires aux Etats-Unis ou pour le compte du gouvernement étasunien, les groupes français devaient donc s'engager à mettre fin à leurs éventuelles politiques DEI, pour « Diversity, Equity & Inclusion ».
Trois mois après ce premier coup de semonce, la nouvelle administration américaine imposait au reste du monde l'exemption des entreprises américaines de la taxation de 15% sur les multinationales, vidant un texte important, dont le principe avait pourtant été acté par 140 pays, de sa substance. Loin d'être isolés, ces deux exemples démontrent la manière dont le nouvel homme fort de Washington s'applique à brouiller la frontière entre allié diplomatique et prédateur économique. Loin de se contenter de simples parts de marchés, le capitalisme américain recherche désormais les moyens d'un véritable contrôle structurel – y compris sur l'organisation économique de ses partenaires de toujours.
Le traumatisme Gemplus
L'exacerbation de cette prédation économique a des conséquences très concrètes, bien qu'insidieuses. De par leur seule structure actionnariale, de nombreux groupes européens ou français peuvent ainsi, du jour au lendemain, devenir les variables d'ajustement des intérêts américains – ou des derniers caprices de Donald Trump. En d'autres termes, l'entrée au capital d'actionnaires américains ouvre, pour ces mêmes entreprises européennes ou françaises, la porte à de potentiels ordres extraterritoriaux qui viendraient profondément déstabiliser leur processus décisionnel. Une crainte qui n'a, malheureusement, rien d'un fantasme, comme en témoigne l'histoire industrielle française.
Fondé à la fin des années 1980 par Marc Lassus, le groupe français Gemplus était spécialisé dans la production de cartes à puce, dont il est rapidement devenu un leader mondial. Sa forte croissance pousse le groupe à ouvrir son capital et, à la fin des années 1990, le fonds américain Texas Pacific Group (TPG) en acquiert une part significative. Progressivement, TPG s'ingère dans la gouvernance de Gemplus, jusqu'à marginaliser son fondateur. Actif dans les secteurs hautement sensibles des télécommunications, des paiements et de la sécurité/identité, le fleuron technologique français passe peu à peu sous la coupe d'intérêts étrangers – américains, en l'espèce. Traumatique, cet épisode restera dans les mémoires comme l'illustration de l'incapacité de la France à protéger ses actifs stratégiques des appétits étrangers et intérêts extraterritoriaux.
EY France, Pierre Fabre : ces modèles actionnariaux qui favorisent la souveraineté capitalistique
Des modèles actionnariaux existent pourtant qui favorisent, de par leur structure même, une forme de souveraineté capitalistique. Ainsi de la « fondation actionnaire », au sein de laquelle le capital est détenu par une entité d'utilité publique : protégé tant des spéculateurs que des querelles familiales, l'actionnariat demeure stable sur le long terme, et inattaquable par des intérêts étrangers. Autant d'atouts qui font de la fondation actionnaire un levier au service de la souveraineté industrielle, auquel ont recours de nombreux groupes en Europe : Bosch et Playmobil en Allemagne, Saab ou Elextrolux en Suède, Lego ou Rolex au Danemark, ou encore la fondation Pierre Fabre dans l'Hexagone.
Pour assurer leur autonomie, d'autres groupes comme EY France choisissent quant à eux le « partnership indépendant ». Entité de droit français, le cabinet d'audit est détenu à 99,9999% par ses associés établis en France (le reliquat étant détenu par une filière belge d’EY) : une architecture capitalistique qui signifie qu'aucune entité étrangère ne peut exercer de contrôle sur EY France. Autrement dit, aucun lien capitalistique ni aucun droit de vote ne permet à des intérêts étrangers d'exercer la moindre influence sur le pouvoir décisionnel du cabinet français, qui n'a par ailleurs pas de lien de subordination vis-à-vis du siège américain. Cette autonomie juridique permet à EY France d'opposer la « loi de blocage » et le secret professionnel aux perquisitions numériques, là où une filiale intégrée pourrait devoir se soumettre aux ordres venus d'outre-Atlantique.
L'architecture actionnariale, rempart ou cheval de Troie
D'autres optent, enfin, pour l'actionnariat salarié, qui permet comme les autres formules actionnariales de préserver l'indépendance des entreprises concernées. Le groupe français Eiffage, l'un des leaders mondiaux du BTP, a été à la fin des années 2000 l'objet de plusieurs tentatives de prise de contrôle par des concurrents étrangers. Pour s'en prémunir, Eiffage a permis à ses cadres et salariés de détenir 33% de son capital et 98% des collaborateurs du groupe sont aujourd'hui actionnaires de leur entreprise. La vulnérabilité des entreprises françaises et européennes n'est donc pas une fatalité et, à l'heure où l'Oncle Sam devient une potentielle menace, l'architecture actionnariale peut se révéler un rempart efficace – ou un cheval de Troie.
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