L’idée que Donald Trump puisse nommer Bessent à la fois secrétaire au Trésor et principal conseiller économique, tout en plaçant Kevin Hassett à la tête de la Réserve fédérale, dépasse largement le cadre d’un simple remaniement.
C’est un basculement structurel majeur dans l’architecture financière américaine, une réécriture complète du régime monétaire post-2008. Dans cette configuration, la Fed ne serait plus un arbitre indépendant priorisant la stabilité des prix, mais deviendrait un instrument de liquidité directement aligné sur les objectifs de l’exécutif.
Parallèlement, le Trésor retrouverait sa position historique de centre idéologique et opérationnel de la politique économique, comme durant les années 1940 et 1950, lorsque Washington coordonnait étroitement dépenses publiques, contrôle de la courbe des taux et effort industriel national.
Pourquoi cette recomposition change tout pour les investisseurs obligataires
Cette recomposition est particulièrement puissante parce qu’elle s’appuie sur deux profils très spécifiques. Pour un investisseur obligataire, cela change tout. D’abord, il faut intégrer que la réduction de la dette publique n’est plus un objectif crédible. Bessent a une vision claire : un endettement de plus de 35 000 Md$ ne peut être réduit par l’austérité sans provoquer une crise systémique.

L’ajustement se fera par la croissance nominale et une inflation structurellement plus élevée que les taux réels. Cela implique mécaniquement une phase durable de répression financière, où les obligations souveraines servent moins de véhicule de rendement que de pilier stabilisateur du système.
Depuis son arrivée au Trésor, il réorganise méthodiquement la machine financière américaine : assouplissement de l’eSLR, rachats d’obligations pour fluidifier le marché des Treasuries, gestion active du TGA pour piloter la liquidité, coordination renforcée avec les primary dealers et les régulateurs.
Le fait de lui confier également la fonction de super-conseiller économique signale une volonté claire : instaurer un centre unique de décision où politique fiscale, monétaire et financière suivent la même logique, sans friction interne.
Pour les porteurs d’obligations, le message est clair : le rendement réel va rester sous pression, et la duration sera rarement un moteur de performance. Le portage (“carry”) devient central, mais le risque de pertes réelles reste élevé tant que l’inflation demeure supérieure aux taux.
Ce type de régime est historiquement défavorable aux épargnants et aux investisseurs long-duration, mais favorable aux actifs risqués, aux matières premières et à tout ce qui bénéficie d’une croissance nominale soutenue.
Hassett : un candidat qui pourrait surprendre
Hassett, de son côté, incarne une vision radicalement différente de celle de Powell ou des présidents de la Fed post-GFC. C’est un économiste pro-croissance, beaucoup plus souple sur la question inflationniste, et entièrement aligné sur les impératifs industriels de long terme. Sa nomination signifierait une Fed active, coopérative, moins obsédée par la discipline monétaire et davantage tournée vers la maximisation de la capacité productive du pays.
Avant de collaborer avec Trump au Conseil des conseillers économiques (CEA) lors de son premier mandat, puis au Conseil économique national lors du second, Hassett a passé des décennies comme économiste à l'American Enterprise Institute, un groupe de réflexion, où il conseillait des personnalités républicaines telles que George W. Bush, John McCain et Mitt Romney.
Depuis, cependant, M. Hassett a opéré une véritable métamorphose. Les présidents des commissions des conseillers économiques (CEA) sont généralement des intellectuels qui évitent de se mêler de politique. Récemment, Hassett est devenu un fervent défenseur des droits de douane et des réductions d'impôt visant à réduire le déficit.
Le précédent historique : Burns, Nixon et l’inflation
Les présidents de la Réserve fédérale ont souvent des liens partisans. Jerome Powell, l'actuel, est républicain ; Janet Yellen, sa prédécesseure, dirigeait le conseiller économique en chef du président Bill Clinton. Mais le dernier président à avoir entretenu une relation véritablement étroite avec le président des États-Unis fut Arthur Burns, nommé par Richard Nixon en 1970.
Sous la pression de la Maison-Blanche, Burns baissa les taux d'intérêt, contribuant à une flambée inflationniste fulgurante qui mit plus d'une décennie et plusieurs récessions à être maîtrisée. Thomas Drechsel, de l'Université du Maryland, estime qu'accroître la pression politique sur la Réserve fédérale de moitié par rapport à celle exercée par Nixon, pendant six mois, entraînerait une hausse des prix de 8 % sans aucun effet positif sur la croissance économique.
Hassett a déclaré que « la politique monétaire doit être totalement indépendante de toute influence politique » ; les marchés obligataires et des changes ont réagi avec calme à l'annonce de sa position de favori. Et il pourrait bien créer la surprise.
Nombre de juges de la Cour suprême ont gagné en indépendance une fois en fonction, décevant ainsi le parti qui les avait nommés. William McChesney Martin Jr., président de la Réserve fédérale pendant près de vingt ans avant M. Burns, a travaillé au Trésor sous la présidence d'Harry Truman, ce qui n'a fait que contrarier Truman et ses successeurs.
Mais Hassett a également déclaré que « les Américains peuvent s'attendre à ce que le président Trump choisisse quelqu'un qui les aidera… à obtenir des prêts automobiles moins chers et un accès plus facile aux prêts hypothécaires ». La question est de savoir quelle influence il aurait réellement.
Bien qu'il plaide pour des baisses de taux d'intérêt, les présidents de la Réserve fédérale ne sont pas tout-puissants ; une baisse significative des taux nécessiterait le soutien de ses collègues gouverneurs, soutien qui a peu de chances d'être obtenu.
Il faut s'attendre, à tout le moins, à la disparition de l'unanimité de la Fed de Powell et à ce que la banque centrale se retrouve confrontée à un système de vote similaire à celui de la Cour suprême.
Le risque institutionnel : pression sur les gouverneurs
Le véritable risque serait que Trump parvienne à limoger Lisa Cook, une autre gouverneure de la Réserve fédérale, qu'il accuse de fraude hypothécaire (ce qu'elle nie). La Cour suprême doit examiner l'affaire en janvier.
Dans des affaires précédentes concernant la Fed, elle a fait preuve d'une grande conscience de l'indépendance de l'institution, notamment lorsqu'elle a exclu la banque centrale d'une décision visant à faciliter la révocation par le président des responsables d'agences indépendantes. Mais si la Cour se prononce en faveur de Trump, il pourrait placer des personnes à sa solde à la tête de la Fed.
Dans un tel régime, la gestion des taux directeurs n’est plus un outil réflexe : la courbe peut être contenue, la liquidité peut être maintenue, et le QE peut devenir implicite sans être officiellement nommé. C’est un pivot profond : la macro américaine serait pilotée non plus pour lisser le cycle, mais pour renforcer la puissance économique et technologique nationale.
Un modèle cohérent mais inflationniste : gagnants et perdants
L’ensemble forme un régime macro totalement aligné, où dette, croissance et liquidité sont gérées simultanément. Les implications sont massives : retour à une forme de répression financière, ingénierie de liquidité permanente, croissance nominale prioritaire, déficits assumés, inflation modérée mais tolérée.
C’est un environnement qui soutient mécaniquement les prix des actifs, les investissements industriels, les infrastructures… et même Bitcoin. À l’inverse, il pénalise les épargnants, les détenteurs d’obligations et toute logique d’austérité. Dans ce modèle, posséder des actifs devient une forme d’assurance-vie macro ; conserver du cash devient une lente érosion de richesse.
Les marchés réagiront probablement avec une confusion initiale, politisation de la Fed, risques inflationnistes, perte d’indépendance institutionnelle, avant de comprendre l’essentiel : l’ère du “higher for longer” serait structurellement terminée. Un environnement “taux réels plus bas, croissance nominale plus élevée” se mettrait en place, exactement celui dans lequel les actifs risqués prospèrent.
Le dollar deviendrait un outil politique, les déficits un instrument de puissance, et l’inflation un paramètre contrôlé plutôt qu’un ennemi absolu.
Le basculement géostratégique contre la Chine
Enfin, il faut comprendre que cet alignement Bessent–Hassett n’est pas seulement économique : il est géostratégique. La coordination Fed–Trésor permet d’appuyer une politique industrielle agressive, d’absorber les déficits liés à la relocalisation, et de mener une guerre financière implicite contre la Chine via un mélange d’inflation domestique contrôlée et de financement massif du complexe techno-industriel.
Pour les marchés obligataires, cela signale une décennie où l’offre de dette augmentera structurellement, mais où le prix de marché sera moins “libre” qu’avant.
Au-delà de l’économie, il faut comprendre que cette réorientation est avant tout stratégique. Un triangle Bessent–Hassett–Trump offre un outil redoutablement efficace pour accélérer la politique industrielle américaine, attirer les capitaux vers les États-Unis, maintenir la suprématie du dollar, armer la puissance américaine dans les secteurs clés (IA, énergie, défense), et financer ces priorités sans contrainte d’austérité.
C’est de la géoéconomie offensive, calibrée pour une rivalité structurelle avec la Chine. Pour Washington, il s’agit de préparer la prochaine décennie : consolider la base industrielle, sécuriser l’hégémonie technologique et maintenir l’avantage stratégique du pays.
En effet, si elle se matérialise, cette configuration transformerait profondément la dynamique bilatérale entre les États-Unis et la Chine. Elle redessinerait non seulement la politique monétaire américaine, mais aussi le cadre industriel, énergétique et géoéconomique dans lequel se joue la rivalité sino-américaine.
Dans ce nouveau modèle, la question n’est plus de savoir comment contrôler l’inflation ou normaliser un bilan central, mais comment mobiliser l’ensemble de la plomberie financière américaine pour renforcer la puissance nationale.
Pour la Chine, ce basculement constitue un défi stratégique majeur. Depuis vingt ans, Pékin a fondé sa montée en puissance sur un double pilier : une croissance rapide tirée par l’investissement et les exportations, et une dépendance calculée au système financier en dollars. Ce système lui permettait de recycler ses excédents commerciaux en Treasuries et de stabiliser le renminbi.
Or, si les États-Unis choisissent délibérément d’utiliser l’inflation comme outil d’érosion de leur dette et de compression des taux réels, la Chine se retrouve mécaniquement pénalisée : la valeur réelle de ses avoirs en dollars diminue, et la capacité à utiliser ses réserves comme levier d’influence s’affaiblit.
La rivalité monétaire se transforme en rivalité de croissance nominale, terrain sur lequel l’économie chinoise est aujourd’hui fragilisée par une démographie défavorable, une productivité en recul et des tensions sur la demande interne.
Le nouveau régime américain vise également à réorienter les flux de capitaux mondiaux en renforçant la suprématie du dollar. En maintenant les Treasuries comme collatéral central du système financier global et en assouplissant la régulation bancaire (eSLR, Bâle III domestique), Washington crée un environnement où l’offre de dette augmente, mais où la demande est structurée par des règles, des incitations et des besoins de liquidité.
Cela réduit la marge de manœuvre de Pékin dans sa tentative de promouvoir le renminbi à l’international. Malgré les efforts de la Chine, systèmes de paiement alternatifs, accords bilatéraux en RMB, initiatives BRICS, l’écosystème financier global reste dominé par un actif sans équivalent : le Trésor américain.
Sur le plan industriel, l’alignement Fed–Trésor permettrait aux États-Unis de financer rapidement des secteurs stratégiques : intelligence artificielle, semi-conducteurs, data centers, armement, énergie, infrastructures critiques. C’est un point de friction direct avec la Chine, dont la stratégie Made in China 2025 repose elle aussi sur un soutien massif à ces secteurs.
La différence majeure réside dans le coût du capital : la Chine doit financer son expansion technologique avec une monnaie non convertible librement, des contrôles de capitaux et un système bancaire déjà très sollicité. Les États-Unis, eux, financent leur réarmement industriel avec une monnaie de réserve mondiale et une capacité quasi illimitée à absorber les déficits via les marchés globaux.
Ce nouveau régime américain s’inscrit aussi dans une logique géopolitique de long terme. En alignant politique budgétaire, monétaire, réglementaire et industrielle, Washington prépare une décennie de confrontation stratégique où la puissance économique est un instrument de la puissance militaire.
L’objectif est clair : réorganiser l’appareil productif pour limiter la dépendance aux chaînes de valeur chinoises, renforcer la dissuasion autour de Taïwan, sécuriser les approvisionnements énergétiques et technologiques, et maintenir une avance décisive dans l’IA et les technologies duales.
Pour Pékin, cette stratégie américaine rend plus difficile la construction d’un “ecosystème sino-centré” dans le Sud global, car la Chine doit désormais concurrencer une Amérique qui subventionne massivement ses industries tout en maintenant un dollar faible.
Le talon d’Achille américain : la confiance dans la dette
Le principal point faible du régime américain reste cependant la confiance internationale dans la dette US. Tant que le monde accepte les Treasuries comme actifs sans risque, les États-Unis peuvent financer un cycle entier de réindustrialisation nominale. Mais si l’inflation venait à déraper ou si une crise politique interne remettait en cause la stabilité institutionnelle, la mécanique pourrait devenir instable.
À l’inverse, la Chine reste vulnérable à son incapacité à générer une croissance réelle suffisante, à son manque d’actifs financiers crédibles à l’international, et à la fragilité de son secteur immobilier.
Mais si la confiance venait à faiblir, cette même structure, très centralisée, très dirigiste, pourrait devenir un amplificateur de fragilité. Entre-temps, et sauf choc exogène, ce régime est clairement haussier pour les marchés : cohérent, pro-actifs, pro-croissance, et porteur d’une vision claire. Une rareté dans le monde macro actuel.
En définitive, l’alignement Bessent–Hassett inaugure une nouvelle phase de la rivalité États-Unis–Chine, où le champ de bataille n’est plus seulement technologique, industriel ou militaire, mais fondamentalement financier.
Les deux puissances cherchent à organiser leur système monétaire, leur appareil budgétaire et leur modèle de croissance pour gagner la guerre de puissance à long terme. Dans ce cadre, le nouveau régime américain offre un avantage stratégique décisif : la capacité à financer durablement sa puissance sans contrainte immédiate, tout en affaiblissant la position macro-financière de la Chine.

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