Iran, Venezuela, Somalie : la doctrine de guerre de Trump, autopsie d'une rupture systémique

Par Vincent Barret, le 08/03/2026

I. Deux matrices intellectuelles, deux visions du monde

Trump et le Venezuela

La doctrine Powell n'est pas une checklist bureaucratique. C'est une philosophie du rapport à la force, née d'une défaite (Vietnam), consolidée par un succès (Golfe 1991), profondément ancrée dans la conception américaine de la guerre juste. Colin Powell y formule huit conditions préalables à tout engagement militaire : intérêt vital clairement établi, objectifs précis et mesurables, options non militaires épuisées, soutien populaire et parlementaire, coalition internationale, stratégie de sortie planifiée avant le premier tir, force décisive et écrasante. La guerre du Golfe reste le cas d'école : 34 nations en coalition, mandat onusien, objectif limité (libérer le Koweït), victoire en 100 heures.

La matrice de Trump est radicalement différente. Elle ne vient ni de l'académie militaire ni du Vietnam, mais du monde des affaires new-yorkais des années 1980. « Deals are my art form », écrit-il dans The Art of the Deal (1987), et cette phrase résume tout. La guerre, pour Trump, n'est pas l'ultima ratio de la politique ; c'est l'outil de négociation, la frappe qui crée le levier. À cette matrice s'ajoutent la doctrine Monroe réactualisée (l'hémisphère occidental comme zone d'influence exclusive), le corollaire Roosevelt (droit d'intervention dans les affaires des États tiers), et le reaganisme militariste (« Peace through Strength »), mais sans ses contraintes doctrinales.

II. Architecture de la stratégie Trump : un trumpisme structuré

Contrairement à la narrative du chaos impulsif, la stratégie de guerre de Trump dispose d'une architecture doctrinale cohérente, formalisée dans deux documents produits fin 2025. La NSS 2025 établit une hiérarchie géographique explicite : l'hémisphère occidental en premier (Monroe), l'Asie ensuite (rivalité sino-américaine), l'Europe en troisième position (partenaire sous conditions idéologiques), le Moyen-Orient en quatrième (à sous-traiter aux alliés régionaux). Elle codifie le protectionnisme commercial comme impératif de sécurité nationale, et désigne la Chine comme seul adversaire systémique véritable.

La NDS 2026 traduit cette vision en architecture militaire : réduction de 20 % des généraux et amiraux, fusion de commandements (SOUTHCOM et NORTHCOM deviennent AmericasCommand), réorientation vers la « léthalité » et l' « ethos guerrier ». Pete Hegseth renomme symboliquement le Pentagone « Department of War ». En moins de 18 mois, il a renvoyé le chef d'état-major CQ Brown, la chef des opérations navales, et plusieurs commandants de théâtre, au profit de loyalistes idéologiques. Cinq anciens secrétaires à la Défense, dont Jim Mattis, ont signé une lettre au Congrès qualifiant ces purges de « téméraires ».

La nouveauté doctrinale centrale est la normalisation de la décapitation de leadership comme objectif militaire. L'assassinat de Khamenei lors d'Epic Fury, la capture physique de Maduro sur sol vénézuélien, les frappes ciblées sur des dizaines de responsables iraniens : autant de ruptures avec les normes du droit international et avec l'Executive Order 12333 de Ford interdisant les assassinats politiques. Ce précédent ouvre une boîte de Pandore : si Washington légitime la décapitation de chefs d'État, quel signal envoie-t-il aux autres puissances sur la réciprocité ?

III. Le test empirique : sept pays, zéro doctrine Powell

L'analyse des opérations militaires américaines de 2025-2026 révèle une constante : aucune ne satisfait aux critères powelliens. L'opération Midnight Hammer (Iran, juin 2025) a frappé Fordow, Natanz et Ispahan alors que des négociations étaient en cours à Mascate. Résultat : selon les experts du CSIS, l'Iran a accéléré son programme nucléaire, convaincu que négocier expose à des frappes. La leçon que Powell tirait de tout déclenchement de force sans objectifs définis se confirme : frapper pendant les négociations enseigne à l'adversaire que la négociation est une vulnérabilité.

L'opération Venezuela (janvier 2026) constitue le cas « transactionnel réussi » que Trump invoque. Bombardement de Caracas, capture de Maduro, accord immédiat sur l'accès au pétrole vénézuélien. La formule a fonctionné une fois, dans des conditions très particulières : régime isolé, armée sans volonté de résistance, Cuba dans l'incapacité de défendre militairement. Trump a cru la formule universellement applicable. L'erreur était de l'appliquer à l'Iran, l'antitype parfait : 90 millions d'habitants, quatre décennies de résistance à la pression américaine, proxies actifs dans cinq pays (Hezbollah, Houthis, milices irakiennes, Hamas résiduel, forces syriennes), et une culture stratégique fondée sur la patience, le « sabr » et la « moqavemat ».

Côté Somalie, 111 frappes en 2025 surpassent le cumul Bush-Obama-Biden. Résultat : Al-Shabaab avance vers Mogadiscio. La Somalie illustre parfaitement ce que Powell exigeait comme analyse politique pré-opérationnelle : plus on frappe sans vision politique, plus l'acteur non étatique résilient gagne du terrain. Au Yémen, une campagne à plus d'un milliard de dollars s'est achevée par un accord bilatéral abrupt, les Houthis restant opérationnels, après la perte de deux chasseurs et de plusieurs drones Reaper.

IV. La géo-économie de la guerre : l'angle que Powell n'avait pas

La doctrine Powell était remarquablement a-économique. Ses critères d'engagement ne comportent aucune référence explicite aux ressources naturelles, aux marchés ou aux routes commerciales. Trump opère une révolution conceptuelle : la NSS 2025 fusionne pour la première fois dans l'histoire américaine politique commerciale et politique militaire dans un même document stratégique, utilisant l'International Emergency Economic Powers Act (IEEPA) pour ériger le déficit commercial en « urgence nationale ».

Cette fusion est visible dans chaque opération. Au Venezuela, la capture de Maduro s'accompagne immédiatement d'un accord sur l'accès au pétrole vénézuélien — un élément économique que Trump intègre explicitement dans son « scénario parfait ». Selon la Fondation pour la Recherche Stratégique, l'intérêt américain inclut la bauxite vénézuélienne, matière première de l'aluminium composant 50 % de la structure des avions militaires américains. En Iran, les exigences portent autant sur le marché et l'arrêt du soutien aux Houthis (qui menacent les routes pétrolières du Golfe) que sur le nucléaire. En Somalie, les frappes s'inscrivent dans la sécurisation des routes maritimes de l'Océan Indien.

Trump pousse à son paroxysme la théorie de la weaponized interdependence (Farrell et Newman, 2019) : les sanctions comme première frappe, les tarifs comme artillerie économique, les exclusions de SWIFT comme bombardement financier. Il crée ainsi un continuum coercitif sans rupture entre pression économique et guerre ouverte, où la pression est permanente et ne nécessite plus la déclaration formelle d'un état de guerre. C'est une révolution dans la conception même de ce qu'est la guerre.

V. Les conséquences systémiques : ce que Powell aurait prédit

Powell comprenait que la dissuasion repose sur la crédibilité et la prévisibilité. Un adversaire doit pouvoir calculer les coûts et bénéfices de ses actions. En brouillant délibérément les seuils d'escalade — frapper pendant les négociations, éliminer des dirigeants en cours de pourparlers, déclencher des opérations sans annonce — Trump détruit cette prévisibilité. À court terme, l'imprévisibilité peut paralyser. À long terme, elle oblige les adversaires à acquérir leur propre dissuasion totale, nucléaire de préférence. L'Iran post-frappes de 2025-2026, la Corée du Nord observant ces épisodes, et potentiellement l'Arabie saoudite réévaluant sa posture constituent autant de basculements vers une prolifération accélérée.

Géopolitique de Trump

Sur les alliances, le coût est structurel. Lors d'Epic Fury, les alliés européens n'ont pas été consultés. La France, l'Allemagne et le Royaume-Uni (E3) ont dû se réunir en urgence pour gérer les retombées d'un conflit dans lequel ils n'avaient aucun mot à dire. La base d'Al Udeid au Qatar, hôte du commandement central américain, a été frappée par des missiles iraniens lors de représailles que Washington n'avait pas anticipées. Des partenaires qui réalisent que Washington peut les exposer à des risques militaires sans les consulter accélèrent leur remise en question de la valeur de l'alliance américaine, ce qui, en retour, accélère précisément l'autonomie stratégique européenne que Powell aurait cherché à prévenir.

La logique la plus profonde de la doctrine Powell était systémique : en agissant dans le cadre du droit international et des coalitions multilatérales, les États-Unis maintenaient un ordre mondial dont ils étaient les premiers bénéficiaires. Chaque fois que Washington frappe pendant des négociations, capture un chef d'État, ou ignore un vote du Congrès, il établit un précédent que la Chine invoquera pour Taïwan, que la Russie invoquera pour ses voisins. En voulant démontrer la supériorité absolue de la puissance américaine, Trump crée les conditions d'un monde où cette puissance sera de moins en moins respectée, car les règles qui lui donnaient sa légitimité internationale auront été détruites par ceux-là mêmes qui en bénéficiaient le plus.

Conclusion : l'art du deal n'est pas l'art de la paix

Laquelle des deux doctrines est « meilleure » ? La question est mal posée. Powell a produit ses meilleurs résultats dans les guerres conventionnelles interétatiques (Golfe 1991) et ses pires dans les contextes asymétriques (Bosnie, Somalie). Trump a obtenu un résultat transactionnel au Venezuela et une escalade potentiellement incontrôlable en Iran. Ni l'une ni l'autre n'est universellement applicable.

Ce qui est en revanche clair, c'est que la rupture trumpienne avec le cadre powellien produit des externalités systémiques considérables : prolifération nucléaire accélérée, érosion des alliances, destruction des normes internationales, concentration du pouvoir de guerre dans des mains sans la culture stratégique pour en maîtriser les conséquences à long terme. Comme l'aurait formulé Henry Kissinger : l'efficacité d'une stratégie coercitive dépend entièrement du fait que les intérêts de l'adversaire puissent être satisfaits par ce que vous offrez. Ceux de l'Iran ne pouvaient pas l'être.

Powell, apprenant qu'une guerre avait été déclenchée pendant des négociations actives, que des dirigeants avaient été éliminés dans un pays souverain, et qu'aucun plan de stabilisation n'existait pour l'après, aurait posé sa question habituelle : « Et après ? Quelle est la stratégie de sortie ? » La réponse de Trump, « Le peuple iranien prendra le contrôle de ses institutions », est la confirmation que l'Art of the Deal n'est pas The Art of War, et encore moins l'art de la paix.

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