Trois canaux de propagation, un même épicentre
La fermeture ou la perturbation durable du détroit d’Ormuz, par lequel transitent près de 20 % du pétrole mondial et 25 % du GNL, ne se résume pas à un choc pétrolier classique. Elle déclenche simultanément trois canaux de contagion distincts sur l’appareil industriel européen.
Le premier est le canal des prix de l’énergie : toute interruption du trafic pétrolier et gazier se répercute immédiatement sur les cours du brut, du gaz naturel et, par ricochet, sur les prix de l’électricité industrielle.
Le deuxième concerne les intrants non énergétiques, matières premières, minéraux critiques, produits chimiques, engrais, dont dépend étroitement la continuité productive du continent.
Le troisième, souvent sous-estimé, est la désorganisation logistique : si les tensions à Ormuz se doublent de perturbations en mer Rouge, le trafic maritime est dévié par le cap de Bonne-Espérance, allongeant les délais de transit de quinze à vingt jours, et s’accompagnant d’une explosion des primes d’assurance pour risques de guerre.

Le choc gazier, amplifié par une vulnérabilité structurelle
Le mécanisme en jeu est connu, mais son ampleur dépasse les précédents. QatarEnergy a suspendu sa production de GNL après que des drones iraniens ont frappé ses installations de Ras Laffan et Mesaieed, retirant instantanément du marché mondial un volume que rien ne peut remplacer à court terme.
Or le timing est particulièrement défavorable pour l’Europe : les stocks de gaz européens n’atteignaient que 30 % de leur capacité fin février 2026, contre 62 % à la même période en 2025.
Cette vulnérabilité structurelle amplifie mécaniquement chaque soubresaut géopolitique. Et les marges de manœuvre budgétaires sont désormais bien plus étroites qu’en 2021-2023 : les dispositifs d’amortissement déployés lors de la crise ukrainienne ont représenté plusieurs centaines de milliards d’euros pour les États membres, creusant des déficits non encore résorbés, singulièrement en France.
À quoi s’ajoutent les turbulences tarifaires de l’administration Trump, qui pèsent sur les secteurs industriels les plus exposés.
La chimie et la sidérurgie, premières victimes désignées
La chimie et la pétrochimie européennes constituent le secteur le plus directement exposé. Doublement frappées par le canal des prix du pétrole et par celui du gaz, les industries allemande, néerlandaise, belge et française voient leur compétitivité-coût structurellement sous pression depuis 2022.
Le rapport Draghi l’a documenté sans ambiguïté : le prix du gaz industriel en Europe est deux à cinq fois supérieur à celui pratiqué aux États-Unis, et l’écart avec les producteurs du Golfe est encore plus marqué.
La sidérurgie subit, elle, un double choc lors de chaque crise énergétique majeure : hausse directe des coûts de production, hauts-fourneaux et aciéries électriques à arc également vulnérables aux pics du prix de l’électricité, et contraction de la demande dans les secteurs clients (automobile, construction, machines).
Environ 30 % de la production d’aluminium primaire européenne est déjà suspendue depuis 2021. La demande industrielle d’énergie a reculé de 6 % en volume en 2022, puis encore de 6 % en 2023.
Fragilisé par la concurrence des aciéries chinoises subventionnées et par les investissements requis pour la transition bas-carbone, le secteur ne dispose pas des marges pour absorber un choc supplémentaire sans nouvelles réductions de capacités.
La diversification post-Ukraine n’a fait que déplacer la dépendance
La crise de mars 2026 révèle sans ambiguïté le paradoxe de la stratégie européenne de diversification. Après le choc ukrainien, l’Europe avait massivement orienté ses approvisionnements vers le GNL, précisément le vecteur aujourd’hui perturbé par la guerre en Iran.
La diversification n’a pas résolu le problème fondamental : elle l’a simplement déplacé de la Russie vers le Golfe et les États-Unis, deux zones géopolitiquement tout aussi sismiques.
La leçon est d’une clarté cruelle. La sécurité industrielle de l’Europe exige non seulement de diversifier les fournisseurs d’hydrocarbures, ce qui ne suffit pas, mais de réduire structurellement la quantité d’énergie fossile que son industrie doit importer.
Tant que cette réduction n’est pas engagée à l’échelle et dans les délais qu’exige la géopolitique réelle, chaque crise régionale deviendra un test de résistance que le tissu industriel européen aura de plus en plus de mal à passer.