Amazon veut racheter Globalstar : la guerre des satellites est déclarée

Par Vincent Barret, le 15/04/2026

Satellite espace

Amazon a annoncé mardi 14 avril son intention d'acquérir Globalstar, l'opérateur satellitaire connu pour alimenter la fonction "Emergency SOS" d'Apple, pour la somme de 11,57 milliards de dollars.

L'offre, fixée à 90 dollars par action, permettra au géant du e-commerce de mettre la main sur l'intégralité des opérations satellitaires de Globalstar, ses infrastructures et ses licences de spectre.

L'objectif est clairement affiché : challenger Starlink, le service d'internet par satellite d'Elon Musk qui domine actuellement le marché avec plus de 10 000 satellites en orbite et plus de 9 millions d'utilisateurs dans le monde.

En comparaison, la flotte d'Amazon Leo apparaît encore embryonnaire. Le groupe travaille à déployer environ 3 200 satellites en orbite basse d'ici 2029, avec l'obligation réglementaire d'en placer environ la moitié avant juillet 2026, une échéance pour laquelle Amazon a d'ailleurs sollicité un délai supplémentaire auprès de la Federal Communications Commission en janvier dernier.

 Le groupe exploite actuellement un réseau de plus de 200 satellites et prépare le lancement de ses services internet par satellite dans le courant de l’année.

Basée à Covington, en Louisiane, Globalstar fournit notamment la fonctionnalité "SOS d'urgence" d'Apple, et exploite une vingtaine de satellites en orbite terrestre basse. À la fin de l'année dernière, la société a annoncé qu'un nouveau réseau soutenu par Apple, en cours de développement, porterait ce total à 54 satellites, incluant un petit nombre de satellites de secours.

Globalstar propose des services de voix, de données et de suivi des actifs à des clients institutionnels, gouvernementaux et particuliers.

Le service d'Apple permet aux utilisateurs d'envoyer des SMS, d'appeler les secours et de solliciter une assistance routière dans les zones non couvertes par le réseau mobile.

Parallèlement, Globalstar travaille avec le fabricant canadien de satellites MDA Space au développement de nouveaux satellites dont Globalstar serait propriétaire, avec une capacité dédiée à Apple.

Les droits de Globalstar sur le spectre mondial ont pris de la valeur lorsque SpaceX et Apple ont commencé à utiliser plus agressivement les liaisons par satellite pour connecter les téléphones.

Au-delà des chiffres, c'est un actif stratégique de premier ordre qu'Amazon s'offre. Le spectre mondial harmonisé Band 53/n53 de Globalstar est considéré comme le véritable joyau de l'opération : des licences accordées sur de nombreux marchés mondiaux, un type d'actif quasi impossible à reconstituer.

Les satellites, les fréquences radio et l'expertise opérationnelle de Globalstar permettront à Amazon Leo d'ajouter des services Direct-to-Device (D2D) à ses futurs réseaux en orbite basse, avec pour ambition d'étendre les services voix, SMS et data aux zones situées au-delà de la portée des réseaux cellulaires terrestres.

En effet, la connexion des téléphones portables par satellite est un marché encore émergent. La plupart des consommateurs urbains utilisent les opérateurs de télécommunications traditionnels. Ceux qui ont conclu des accords de connexion satellite-smartphone les présentent comme un moyen de garantir une certaine connectivité internet, même dans les zones reculées.

La société SpaceX, basée au Texas, a conclu ses propres accords pour renforcer ses ambitions dans le domaine de la communication par satellite avec les téléphones cellulaires, en engageant plus de 20 milliards de dollars en espèces, en actions et en dettes pour acquérir des ressources sans fil auprès d’EchoStar dans le cadre d'accords distincts divulgués l’année dernière.

SpaceX a utilisé sa flotte de fusées Falcon 9 pour faire de Starlink la plus grande flotte de satellites de l'histoire. Amazon, quant à elle, a investi des milliards de dollars auprès d'autres fournisseurs de services de lancement, notamment United Launch Alliance et Blue Origin (la société de Jeff Bezos), pour développer son réseau Leo.

Le rachat comporte également une dimension inattendue : un accord stratégique avec Apple. Amazon et Apple ont signé un partenariat permettant à Amazon Leo d'alimenter les services satellitaires pour les modèles d'iPhone et d'Apple Watch compatibles, autorisant les utilisateurs à envoyer des messages aux services d'urgence, contacter leurs proches ou demander une assistance routière depuis n'importe où dans le monde.

En héritant de ce partenariat, Amazon se retrouve dans une position inédite : potentiel fournisseur de connectivité pour des centaines de millions d'appareils Apple à l'échelle mondiale.

Le timing de cette transaction est également révélateur des rapports de force dans la course aux satellites. SpaceX avait elle-même exploré une acquisition de Globalstar en novembre 2025, Amazon a donc effectivement surenchéri sur la propre entreprise d'Elon Musk pour s'emparer de ces actifs. L'offre représente une prime de près de 117 % par rapport au cours de Globalstar fin octobre, avant que des rumeurs de vente ne filtrent dans la presse.

Thermo Funding, qui détient 57,6 % du capital de Globalstar, ayant déjà accepté l'opération, aucun vote des actionnaires ne sera nécessaire.

Sur le plan réglementaire, le président de la FCC, Brendan Carr, a indiqué que l'agence examinera l'opération avec un œil bienveillant, estimant qu'elle pourrait faire d'Amazon un véritable concurrent de SpaceX dans les services direct-to-cell. La transaction devrait être finalisée en 2027, sous réserve des autorisations nécessaires et de l'atteinte par Globalstar de certains jalons de déploiement.

L'orbite basse, nouveau théâtre de la puissance mondiale

Ce rachat marque un tournant majeur dans la géopolitique des infrastructures numériques mondiales, et il serait réducteur de n'y voir qu'une simple opération de croissance externe.

L'espace, et plus précisément l'orbite terrestre basse, est en train de devenir le nouveau terrain de jeu où se jouent les rapports de force entre puissances privées et étatiques.

Contrôler une constellation de satellites en orbite basse, c'est aujourd'hui contrôler une infrastructure aussi stratégique que les câbles sous-marins, les nœuds d'échange internet ou les réseaux d'énergie, avec en plus l'avantage de l'ubiquité : aucune frontière, aucun point de passage obligé, aucune autorité terrestre capable d'en couper l'accès unilatéralement.

C'est précisément ce que l'usage de Starlink en Ukraine a démontré de manière éclatante depuis 2022. Pour la première fois dans l'histoire militaire moderne, une infrastructure de connectivité satellitaire privée a joué un rôle opérationnel décisif dans un conflit de haute intensité, guidant des drones, coordonnant des offensives, maintenant les communications des états-majors sous les bombardements.

Starlink est devenu, presque malgré lui, un acteur géopolitique à part entière, avec les dépendances et les risques que cela implique. Lorsque Elon Musk a menacé à plusieurs reprises de restreindre ou de couper l'accès au service, les gouvernements occidentaux ont mesuré, avec un certain malaise, à quel point une infrastructure critique pouvait se trouver dans les mains d'un individu dont les décisions obéissent à des logiques aussi bien commerciales que personnelles.

C'est dans ce contexte que l'entrée en scène d'Amazon Leo prend une tout autre dimension. En acquérant Globalstar et son spectre mondialement harmonisé, Amazon ne se positionne pas simplement comme un concurrent commercial de SpaceX : il contribue à dessiner un paysage satellitaire duopolistique, certes dominé par des acteurs privés américains, mais porteur d'une logique de contre-pouvoir.

L'existence d'au moins deux grandes constellations concurrentes réduit mécaniquement la capacité d'un seul acteur à exercer une forme de chantage géopolitique sur des États ou des organisations internationales.

Pour les gouvernements occidentaux qui ont observé avec inquiétude les coups d'éclat de Musk, l'émergence d'Amazon Leo comme alternative crédible est, en soi, une bonne nouvelle stratégique.

La privatisation du ciel et ses implications pour la souveraineté numérique

Cette dynamique soulève pourtant une question fondamentale que les États peinent encore à formuler clairement : jusqu'où peut-on déléguer la gestion d'infrastructures critiques mondiales à des entreprises privées, fussent-elles américaines ?

L'internet par satellite de nouvelle génération n'est pas un simple service de télécommunication. C'est une couche d'infrastructure sur laquelle viendront reposer, dans les années à venir, des services essentiels : connectivité des zones rurales et isolées, communications d'urgence, surveillance maritime, navigation aérienne, opérations militaires, et même des services gouvernementaux dans des pays dont les infrastructures terrestres sont défaillantes.

Or, à l'exception de OneWeb, partiellement détenu par le Royaume-Uni et l'Inde, désormais intégré à Eutelsat, aucun acteur non américain n'est aujourd'hui en mesure de rivaliser avec Starlink ou, demain, avec Amazon Leo.

L'Europe, malgré ses ambitions affichées, accuse un retard considérable. Le projet IRIS² de l'Union européenne, annoncé pour offrir une connectivité satellitaire souveraine aux États membres d'ici 2030, se heurte à des obstacles industriels, budgétaires et politiques qui en font une réponse structurellement tardive.

La Chine, de son côté, déploie activement sa propre constellation Guowang, mais celle-ci reste à usage domestique et dans les sphères d'influence de Pékin, loin de constituer une alternative universelle.

Dans cet environnement, le rachat de Globalstar par Amazon cristallise une tendance lourde : la concentration des infrastructures numériques mondiales entre les mains d'un nombre restreint de grandes plateformes technologiques américaines.

AWS contrôle déjà une part considérable du cloud mondial ; Amazon Leo ambitionne désormais de contrôler la couche de connectivité qui l'alimente, depuis l'orbite. La verticalisation est totale : satellites, spectre, cloud, services applicatifs, tout dans un même écosystème, sous une même gouvernance privée.

Le spectre comme arme géopolitique silencieuse

L'aspect le moins commenté de cette transaction, mais sans doute le plus significatif sur le long terme, est précisément la nature du spectre acquis. Le Band 53/n53 de Globalstar n'est pas une simple fréquence parmi d'autres : c'est un spectre harmonisé à l'échelle mondiale, ce qui signifie qu'il peut être utilisé de manière homogène dans la grande majorité des juridictions sans nécessiter de négociations bilatérales pays par pays.

Dans un monde où la guerre des fréquences fait rage, entre gouvernements, entre opérateurs, entre technologies concurrentes, disposer d'un tel actif confère un avantage compétitif durable qui transcende la simple logique commerciale.

Les fréquences sont, par essence, un bien commun géré par des autorités nationales et internationales. Leur attribution relève de décisions politiques autant que techniques. En s'appropriant ce spectre, Amazon acquiert une capacité de déploiement mondial que nul concurrent ne pourra dupliquer à court terme, et qui lui offre un levier de négociation considérable face aux régulateurs et aux gouvernements.

Vers un nouvel ordre de la connectivité mondiale

La bataille pour l'orbite basse dessine en creux un nouvel ordre mondial de la connectivité, dont les contours commencent à peine à apparaître. D'un côté, deux écosystèmes américains, SpaceX-Starlink dans la sphère Musk, Amazon Leo-Apple-AWS dans la sphère Bezos-Jassy, qui se livrent une concurrence acharnée mais partagent la même nationalité, la même régulation de base et, en dernier ressort, la même exposition aux décisions de Washington.

De l'autre, des acteurs émergents, chinois, potentiellement indiens ou arabes, qui cherchent à construire leurs propres infrastructures orbitales pour ne pas dépendre d'un Internet que contrôleraient les États-Unis de bout en bout.

Pour les pays du Sud global, la question est particulièrement aiguë. Nombre d'entre eux voient dans les constellations LEO une opportunité historique de connecter leurs populations rurales sans passer par des décennies d'investissement en infrastructures terrestres.

Mais cette opportunité a un prix : celui de la dépendance à des opérateurs dont les centres de décision sont à Seattle, à Hawthorne ou à Palo Alto. La connectivité universelle promise par Amazon et SpaceX n'est jamais neutre, elle s'accompagne de normes, de standards, de conditions d'utilisation et, in fine, d'une vision du monde qui est celle de ses architectes.

En ce sens, le rachat de Globalstar par Amazon est bien plus qu'une opération industrielle à 11,57 milliards de dollars. C'est un acte de fondation dans la construction d'une infrastructure mondiale de connectivité dont la gouvernance reste, pour l'heure, entièrement privée et majoritairement américaine.

Les États qui n'auront pas su, ou voulu, développer leurs propres capacités orbitales dans la prochaine décennie se retrouveront structurellement dépendants d'acteurs sur lesquels ils n'exerceront qu'une influence marginale. La fenêtre pour construire des alternatives souveraines crédibles se referme, et elle se referme vite.

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