
Alors que les valeurs liées à l'intelligence artificielle portent désormais plus de 80 % des gains du S&P 500 depuis le début de l'année 2026 et représentent près de la moitié de l'indice de référence américain, Roundhill Investments, a annoncé le 14 mai dernier le lancement du Roundhill HALO ETF, coté sur le NYSE sous le ticker LOHA. Ce fonds à gestion passive entend répondre à une préoccupation croissante dans la communauté des gérants : la concentration extrême des portefeuilles actions américains sur un thème unique dont les gagnants finaux restent inconnus, et dont l'accélération menace structurellement les modèles économiques de secteurs entiers.
Un diagnostic de marché qui nourrit l'argumentaire
Le point de départ intellectuel du produit est une statistique mise en avant par Goldman Sachs, depuis plusieurs mois : les cinq premières valeurs liées à l'IA représentent désormais environ 30 % du S&P 500, soit la plus forte concentration depuis un demi-siècle, et les vingt premières valeurs liées à l'IA avoisinent la moitié de la pondération de l'indice, un niveau supérieur au pic de la bulle internet de 2000. Dans ce contexte, parvenir à une véritable diversification de portefeuille est devenu de plus en plus difficile, car les thématiques liées à l'industrie, à l'énergie et à la technologie sont désormais toutes corrélées au développement des centres de données.
Les valeurs liées à l'intelligence artificielle ont porté plus de 80 % des gains du S&P 500 depuis le début de l'année 2026. En excluant totalement l'IA, le S&P 500 n'affiche qu'une hausse de 2 % depuis le début de l'année. Cette dépendance extrême à un thème unique place mécaniquement les investisseurs exposés aux grands indices dans une situation de risque concentré, souvent à leur insu. Un investisseur détenant un ETF répliquant le S&P 500 ou le Nasdaq 100 aux côtés d'un ETF purement IA se retrouve doublement exposé au même facteur de risque, sans qu'aucune de ces deux positions ne lui offre une véritable protection en cas de retournement sectoriel.
Les discussions autour d'une bulle de l'intelligence artificielle refont surface. Si les valeurs technologiques à très grande capitalisation ont enregistré une nouvelle année solide, l'attention se porte de plus en plus sur la nature circulaire de certaines transactions très médiatisées et sur la concentration sans précédent des indices actions américains. Un rapport du MIT datant d'août 2025 indique que 95 % des pilotes d'IA générative en entreprise ne génèrent pas de retour sur investissement mesurable. McKinsey estime que plus de 60 % des organisations restent en phase pilote, sans déploiement à l'échelle. Ce décalage entre valorisations boursières et réalité du déploiement opérationnel constitue le terreau sur lequel Roundhill construit son argumentaire commercial.
Le concept HALO : une réponse à l'immatériel
Le terme HALO, initialement formulé par Josh Brown, directeur général de Ritholtz Wealth Management et contributeur CNBC, est l'acronyme de « heavy assets, low obsolescence » et est depuis devenu une façon populaire de décrire les types d'entreprises les mieux protégées contre la disruption potentielle liée à l'IA.
Le concept opère une distinction fondamentale entre deux catégories d'actifs : ceux dont la valeur économique repose sur des capacités cognitives ou informationnelles, modèles de données, logiciels, algorithmes, potentiellement reproductibles ou dépassables par les nouvelles générations d'IA, et ceux dont la valeur repose sur des infrastructures physiques dont la réplication nécessite des décennies et des investissements colossaux que nulle technologie ne peut raccourcir.
Les entreprises HALO sont celles dont les flux de trésorerie sont liés à une demande réelle essentielle et soutenus par des infrastructures à longue durée de vie, des cadres réglementaires et des contrats à long terme. Ces entreprises ne sont pas nécessairement anti-technologie, mais leurs modèles économiques ne dépendent pas de la victoire dans le prochain cycle technologique pour rester pertinents.
L'exemple le plus éclairant est celui du réseau ferroviaire de fret : une activité cyclique, exposée aux volumes et aux prix des matières premières, mais dont l'infrastructure est quasi impossible à répliquer. Ou celui d'un opérateur midstream pétrolier : exposé aux cycles de volumes et de matières premières, mais dont l'infrastructure constitue le passage obligé pour des molécules qui continueront à devoir se déplacer quelle que soit l'intensité du déploiement de l'IA. Une société de tours de télécommunication peut se comporter comme un actif de duration lorsque les taux évoluent, mais l'empreinte physique et les contraintes de permis créent une rareté difficile à remplacer.
Cette lecture du risque de disruption est plus nuancée que le simple clivage entre secteurs « défensifs » et secteurs « cycliques » traditionnel. Un groupe minier peut être très cyclique et néanmoins parfaitement immunisé contre l'obsolescence technologique liée à l'IA, ses gisements resteront des gisements.
À l'inverse, un acteur de la distribution spécialisée peut sembler défensif dans sa demande mais se révéler extrêmement vulnérable si un modèle d'IA parvient à optimiser la chaîne logistique de ses concurrents au point de rendre son réseau physique obsolète. LOHA entend précisément opérer cette distinction.
La mécanique de construction de l'indice
L'ETF réplique l'Akros U.S. Heavy Assets Low Obsolescence Index, construit par Akros Technologies selon une méthodologie en plusieurs étapes. L'univers de départ couvre les 3 000 plus grandes capitalisations cotées aux États-Unis. Une première filtration élimine les secteurs non éligibles au concept HALO, puis exclut les 30 % inférieurs en intensité d'actifs physiques dans chaque secteur retenu.
S'applique ensuite le HALO Qualification Test, qui consiste à évaluer chaque entreprise résiduelle selon un cadre propriétaire, baptisé Nexus, articulé autour de trois critères : l'immunité au déplacement par l'IA, l'ancrage en valeur physique, et la dilution du chiffre d'affaires non-physique, c'est-à-dire la part des revenus générée par des activités immatérielles susceptibles d'être disruptées.
Les entreprises survivant à ce filtre constituent un pool maximal de 250 noms, soumis à une sélection supplémentaire selon des critères de valeur et de qualité financière. Les 100 titres finaux sont équipondérés et l'indice est rééquilibré trimestriellement.
L'équipondération est un choix délibéré qui mérite attention. Elle évite la reproduction des biais de capitalisation qui font précisément le problème que le fonds entend résoudre : dans un indice pondéré par les capitalisations, les entreprises les plus valorisées, souvent les plus exposées à l'IA, tendent mécaniquement à peser davantage, réduisant l'effet de diversification. L'équipondération permet à une compagnie ferroviaire de fret de peser autant dans le portefeuille qu'un opérateur d'infrastructure électrique, indépendamment de leur taille de marché respective.
Un positionnement dans un marché encombré
Le lancement de LOHA s'inscrit dans un contexte de demande croissante pour des stratégies de diversification défensive face à la concentration technologique. Avec l'essor de l'intelligence artificielle, les infrastructures reviennent clairement sur le devant de la scène. Centres de données, réseaux électriques, chemins de fer, télécommunications et pipelines sont devenus des actifs stratégiques, indispensables au fonctionnement de l'économie numérique.
Plusieurs produits ETF jouent déjà sur cette thématique infrastructure, de l'iShares Global Infrastructure au SPDR Morningstar Multi-Asset Global Infrastructure, en passant par le Global X U.S. Infrastructure Development. La distinction que revendique LOHA est de nature conceptuelle plutôt que sectorielle : là où les ETF infrastructure traditionnels sélectionnent sur la base de critères de classification sectorielle, LOHA prétend filtrer selon l'immunité à la disruption technologique spécifique à l'IA, un critère transversal qui peut faire entrer dans le portefeuille des entreprises appartenant à des secteurs non habituellement classifiés comme « infrastructure ».
Cette nuance est à la fois la force et la limite potentielle du concept. Sa force : elle permet d'identifier des actifs durables là où les approches sectorielles classiques ne les cherchent pas. Sa limite : la mesure de « l'immunité à l'IA » reste un exercice de jugement qualitatif dont la robustesse dans le temps dépend entièrement de la qualité du cadre Nexus développé par Akros Technologies, une société peu connue du marché européen et dont la méthodologie reste propriétaire.
Les risques propres au concept
Les entreprises HALO sont caractérisées par des actifs lourds et un risque d'obsolescence technologique comparativement faible. En conséquence, la performance du fonds sera disproportionnellement exposée aux risques inhérents aux modèles économiques à forte intensité d'actifs.
Ces entreprises nécessitent généralement des dépenses en capital continues et significatives pour maintenir, moderniser et développer leurs infrastructures, et leur performance financière peut être affectée par la hausse des coûts de construction, les perturbations de chaînes d'approvisionnement, les pénuries de main-d'œuvre et les délais dans les permis ou achèvements de projets.
La sensibilité aux taux d'intérêt constitue un risque spécifique et structurel. Ces entreprises recourant souvent à un endettement substantiel pour financer leurs actifs, elles peuvent être particulièrement sensibles aux variations de taux d'intérêt, à la disponibilité du crédit et aux conditions générales des marchés de capitaux, qui pourraient augmenter les coûts d'emprunt, réduire la flexibilité de refinancement et comprimer les valorisations. Dans un environnement où les banques centrales maintiennent des politiques restrictives ou amorçent seulement des cycles d'assouplissement graduel, ce risque n'est pas théorique.
Les sociétés de services aux collectivités, les pipelines et les opérateurs ferroviaires, probables candidats au panier LOHA, sont des émetteurs importants sur les marchés obligataires et voient leurs valorisations actions évoluer en partie comme des substituts obligataires.
Un signal de marché au-delà du produit
Au-delà du produit lui-même, le lancement de LOHA dit quelque chose sur l'état d'esprit des investisseurs institutionnels et particuliers américains en mai 2026. Il témoigne d'une anxiété croissante autour de la concentration des indices et d'une prise de conscience que la surexposition passive à l'IA, souvent involontaire pour un détenteur d'ETF indiciels classiques, constitue un risque de portefeuille mal valorisé. Une stratégie dite barbell, couplant actifs IA et actifs défensifs décorrélés, offre une protection contre un retournement sectoriel. LOHA se positionne explicitement comme le deuxième plateau de cette stratégie barbell, le contrepoids physique à l'exposition immatérielle IA.
La question que les investisseurs devront trancher est de savoir si ce contrepoids est suffisamment décorrélé pour remplir sa fonction dans les scénarios de stress les plus défavorables.
Dans un contexte de choc de liquidité généralisé ou de récession profonde, les actifs à fort levier opérationnel et financier, caractéristiques des entreprises à actifs lourds, ne sont pas nécessairement le refuge qu'ils prétendent être face aux chocs de valorisation des actifs numériques. La thèse de LOHA est séduisante dans un scénario de rotation sectorielle lente et ordonnée. Elle mérite d'être testée sous des scénarios plus adverses avant que les gérants puissent lui attribuer pleinement le statut de couverture contre la disruption IA.