OpenAI, SpaceX, Anthropic : la ruée vers les milliers de milliards est lancée

Par Vincent Barret, le 22/05/2026

Wall Street IPO SpaceX OpenAI

La mécanique s'est enclenchée avec une précision millimétrée. Le 20 mai, SpaceX déposait son prospectus S-1 public auprès de la SEC, révélant pour la première fois les comptes audités de l'entité combinée SpaceX-xAI.

Quarante-huit heures plus tard, OpenAI préparait à son tour une déclaration d'enregistrement confidentielle avec Goldman Sachs et Morgan Stanley comme chefs de file, ciblant une fenêtre de cotation comprise entre la fête du Travail américaine et Thanksgiving.

La semaine s'achève avec Anthropic dans les starting-blocks, en pourparlers avancés avec ses banques conseils pour une entrée en Bourse dès l'automne. En l'espace de quelques jours, ce qui ressemblait encore à une spéculation de salon est devenu une réalité opérationnelle.

Les trois acteurs les plus emblématiques de la révolution de l'intelligence artificielle se présentent simultanément aux marchés publics, dans ce qui constitue probablement la séquence d'introductions en Bourse la plus dense et la plus capitalistiquement significative de l'histoire de la technologie.

L'effet Cerebras, amorce d'une vague

Pour comprendre l'audace du calendrier, il faut revenir sur la semaine précédente. Le 14 mai, Cerebras Systems, concepteur californien de puces dédiées à l'IA, entrait au Nasdaq dans des conditions qui ont immédiatement reconfiguré la psychologie des marchés.

La société avait levé 5,55 milliards de dollars en cédant 30 millions d'actions à un prix unitaire de 185 dollars, avant de clôturer sa première séance en hausse de 68 %, à 311 dollars, pour une valorisation d'environ 95 milliards de dollars, ce qui en fait la plus importante IPO de l'année à ce stade. L'opération constitue l'une des plus grosses introductions technologiques aux États-Unis depuis celle d'Uber en 2019.

Ce premier signal avait toute l'apparence d'un test de marché grandeur nature. La capitalisation boursière de Cerebras frôle désormais les 100 milliards de dollars, contre seulement 23 milliards lors d'une levée privée en février dernier, illustrant l'appétit encore intact des investisseurs pour les acteurs de l'intelligence artificielle.

L'inquiétude géopolitique, conflit iranien toujours actif en arrière-plan, tensions commerciales persistantes entre Washington et Pékin, ne pèse manifestement pas face à la force d'attraction des actifs IA.

SpaceX : l'opération d'une autre dimension

De ces trois opérations, celle de SpaceX est d'une autre nature. L'entreprise d'Elon Musk n'est pas simplement une société technologique cherchant à monétiser ses capitaux propres sur des marchés favorables, c'est une mégacapitalisation opérant simultanément dans le spatial, les télécommunications, les réseaux de satellites et désormais l'intelligence artificielle, après l'absorption de xAI en février 2026.

SpaceX mettra relativement peu d'actions à la disposition des investisseurs publics lors de son introduction en bourse le mois prochain, un faible « flottant » qui, selon les anciennes règles, exclurait la société spatiale des indices suivis par des billions de dollars d'investissements passifs.

Cependant, le Nasdaq a assoupli ses règles pour remporter l'introduction en bourse de SpaceX face à son rival, le NYSE, permettant ainsi à l'action d'intégrer le Nasdaq 100 après seulement 15 jours. SpaceX et les autres nouveaux entrants se verront attribuer une pondération dans l'indice équivalente à trois fois la valeur de leurs actions mises en circulation. S&P Dow Jones Indices étudie également des modifications susceptibles d'accélérer l'intégration de l'action au S&P 500.

La décomposition par segments révèle cependant une réalité financière plus contrastée que les manchettes ne le laissent entendre. Le segment spatial, fusées Falcon, Dragon, Starship, a généré 4,09 milliards de dollars de revenus en 2025 pour une perte opérationnelle de 657 millions, principalement absorbée par 3 milliards de dollars de dépenses en R&D pour le Starship.

C'est Starlink qui porte le modèle : le service d'internet par satellite a terminé 2025 avec 9,2 millions d'abonnés et plus de 10 milliards de dollars de revenus, et les analystes de Bloomberg et Quilty Space projettent des revenus 2026 compris entre 15,9 et 24 milliards de dollars. C'est ce moteur récurrent, prévisible et mondial qui justifie l'essentiel de la valorisation cible.

La séquence xAI est en revanche le vrai sujet de tension du dossier. En 2025, xAI a perdu 6,36 milliards de dollars pour 3,2 milliards de revenus. Au premier trimestre 2026, la perte opérationnelle de la filiale IA a atteint 2,47 milliards de dollars sur 818 millions de revenus, soit 17 % du chiffre d'affaires total du groupe.

En 2025, les dépenses d'investissement de xAI ont atteint 12,7 milliards de dollars, soit plus que les investissements combinés de SpaceX dans Starlink et ses fusées. Un signal d'alarme tempéré par un fait révélateur : en mai, Anthropic, l'un des principaux concurrents de xAI, a signé un accord payant 1,25 milliard de dollars par mois pour accéder aux capacités de calcul du centre de données Colossus de SpaceX.

Sur le plan de la gouvernance, le prospectus lève le voile sur une concentration du contrôle sans précédent pour une société cotée de cette envergure. Elon Musk détient 51,2 % des parts sociales et 85,1 % des droits de vote.

En 2025, il a renforcé sa position en rachetant pour 1,4 milliard de dollars d'actions à des employés. SpaceX envisage d'allouer jusqu'à 30 % des actions à des investisseurs particuliers, soit environ trois fois la norme habituelle de Wall Street, ce qui représenterait 22,5 milliards de dollars en accès direct pour les investisseurs individuels. Un choix politique autant que financier, qui dessine une base actionnariale délibérément plus populaire que celle de n'importe quelle introduction comparable.

L'entreprise a également exposé aux investisseurs une série de facteurs de risque, notamment le risque de collision des satellites SpaceX avec des « débris spatiaux » ou d'autres engins spatiaux, ainsi que des obstacles réglementaires plus prosaïques et la difficulté de recruter des chercheurs en IA talentueux pour concurrencer OpenAI et Anthropic.

« Les initiatives visant à développer une puissance de calcul IA orbitale à grande échelle, à fabriquer des puces IA à grande échelle, à établir une économie lunaire, à développer des systèmes d'augmentation des capacités humaines et à transporter des humains et du fret vers la Lune et Mars présentent une complexité technique considérable », a averti l'entreprise. « De telles initiatives pourraient ne pas être commercialement viables. »

Le rapport soulignait que le contrôle exercé par Musk sur SpaceX et son rôle de leader dans d'autres groupes tels que Tesla rendaient le fabricant de fusées vulnérable à des « conflits d'intérêts » concernant les opportunités commerciales, les transactions avec des parties liées et la répartition de son temps et de son attention.

OpenAI : l'empire du trillion se prépare au grand bain

Pour OpenAI, le déclenchement de la procédure d'introduction clôt plusieurs mois d'incertitudes structurelles et judiciaires. La conversion achevée de sa forme juridique en public benefit corporation, la fondation à but non lucratif devient l'OpenAI Foundation, détenant environ 26 % du capital de l'entité commerciale OpenAI Group PBC, tandis que Microsoft hérite d'une participation conventionnelle de près de 27 %, a simplifié une architecture corporate que les investisseurs institutionnels peinaient à appréhender.

Au cours actuel de 852 milliards de valorisation, la participation de Microsoft représente environ 228 milliards de dollars, soit un retour de 17,6 fois sur les 13 milliards investis depuis 2019.

OpenAI a également remporté une victoire judiciaire importante contre Elon Musk ces derniers jours, un jury ayant décidé que ses recours étaient prescrits, levant ainsi un facteur de risque non négligeable qui planait sur la structure, la gouvernance et la stabilité financière de l'entreprise depuis des mois.

OpenAI cible désormais une cotation publique entre la fête du Travail et Thanksgiving 2026, avec JPMorgan Chase qui rejoint Goldman Sachs et Morgan Stanley dans le syndicat de placement, signalant que Wall Street entend participer à l'opération dans son ensemble.

Les chiffres associés donnent le vertige. OpenAI a bouclé un tour de table de 122 milliards de dollars fin mars à une valorisation de 852 milliards, avant que les premières discussions autour du prospectus n'évoquent une valorisation cible dépassant le trillion de dollars.

En moins d'un an, la valorisation de la société a été multipliée par environ trois, passant de quelque 29 milliards de dollars en 2023 à une trajectoire visant le trillion. Ce qui rend la trajectoire d'OpenAI particulièrement redoutable, c'est sa double assise : une pénétration grand public sans équivalent dans le secteur, acquise depuis le lancement de ChatGPT en novembre 2022 ; et une montée en puissance côté entreprises, plus tardive mais accélérée.

La restructuration d'octobre 2025 a également libéré OpenAI des contraintes d'exclusivité avec Microsoft : la société peut désormais travailler avec d'autres fournisseurs de cloud, et Microsoft n'a plus de droit de premier refus sur les capacités de calcul. Une flexibilité d'infrastructure qui élargit considérablement les marges de manœuvre commerciales à l'horizon de la cotation.

Anthropic : l'outsider qui a doublé tout le monde

C'est Anthropic qui impose, à ce stade, les métriques les plus déstabilisantes, et les plus révélatrices de la vélocité que peut atteindre une société IA structurellement positionnée sur le segment entreprises.

Fondée en 2021 par Dario et Daniela Amodei à la suite de leur départ d'OpenAI, la société n'a pas simplement rattrapé son rival historique. Elle l'a distancé sur les indicateurs que les investisseurs institutionnels privilégient.

Le chiffre d'affaires annualisé d'Anthropic a atteint 30 milliards de dollars en mars 2026, contre 9 milliards à fin 2025, soit une croissance de 233 % sur un seul trimestre, une accélération inédite qui place Anthropic devant OpenAI en termes de revenus annualisés.

Le moteur de cette inversion est identifiable : l'indice Ramp de mai 2026, qui agrège les données réelles de dépenses de milliers d'entreprises américaines, montre Anthropic à 34,4 % d'adoption en entreprise, devant OpenAI pour la première fois avec 32,3 %. Il y a un an, l'écart était abyssal, OpenAI à 32 %, Anthropic à 8 %.

Le renversement est complet. À lui seul, Claude Code, l'outil de programmation assistée par IA d'Anthropic, génère un chiffre d'affaires annualisé de plus de 2,5 milliards de dollars, ses abonnements professionnels ayant quadruplé depuis le début de l'année 2026. Selon SemiAnalysis, 4 % de tous les commits publics sur GitHub dans le monde sont désormais rédigés par Claude Code, un chiffre qui a doublé en un mois.

La valorisation suit la même courbe parabolique. La levée de fonds Series G de 30 milliards de dollars, menée par GIC et Coatue Management avec la participation de D.E. Shaw, Dragoneer, Founders Fund, ICONIQ et MGX, valorise Anthropic à 380 milliards de dollars, soit un doublement en cinq mois par rapport à sa Series F de septembre 2025, elle-même à 183 milliards.

Vendredi 8 mai, le Financial Times révélait qu'Anthropic préparait une levée de fonds estivale pouvant atteindre 50 milliards de dollars, pour une valorisation cible comprise entre 900 milliards et 1 000 milliards.

Si l'opération aboutit dans ces termes, Anthropic deviendrait l'entreprise d'IA la plus valorisée au monde, passant devant OpenAI, la direction ayant commencé à envisager cette valorisation après avoir reçu plusieurs propositions non sollicitées d'investisseurs au cours des dernières semaines.

L'infrastructure de calcul, contrainte cruciale dans la course aux modèles frontières, a également été sécurisée. Anthropic a signé un engagement de 200 milliards de dollars sur cinq ans avec Google Cloud pour l'achat de capacités de calcul, ainsi qu'un accès au superordinateur Colossus 1 de SpaceX, l'ironie n'échappant à personne : Anthropic paie le concurrent de son concurrent pour traiter les requêtes de ses propres clients. Goldman Sachs, JPMorgan et Morgan Stanley seraient en discussions préliminaires pour orchestrer l'IPO d'octobre, selon plusieurs sources concordantes.

Ce que la simultanéité dit des marchés

La convergence de ces trois opérations en l'espace de quelques semaines n'est pas accidentelle. Elle révèle plusieurs dynamiques structurelles qui dépassent le simple opportunisme de fenêtre de marché.

D'abord, l'épuisement du marché secondaire privé. Les valorisations ont atteint des niveaux où seule la liquidité publique permet d'absorber de nouveaux investisseurs institutionnels à l'échelle requise. Les fonds de pension, les ETF indiciels et les investisseurs particuliers n'ont jusqu'ici pu accéder à ces actifs qu'à travers des véhicules secondaires opaques, liquides seulement en apparence et soumis à des décotes non négligeables.

La convergence vers les marchés publics signifie que les fonds de pension, les ETF indiciels et les investisseurs retail vont pouvoir, pour la première fois, acquérir des fractions directes de la frontière IA, transformant en profondeur l'architecture du financement technologique, restée presque exclusivement privée depuis le cycle post-Covid.

Ensuite, la pression de transparence que les marchés vont exercer sur des entités qui ont jusqu'ici opéré dans une relative opacité financière. Les introductions en Bourse imposent un régime de divulgation trimestrielle, d'audits obligatoires, d'investisseurs activistes et d'appels à résultats.

Le S-1 de SpaceX constitue déjà le portrait le plus détaillé jamais publié des finances d'une grande entreprise de modèles de langage, et la réalité qui en émerge est celle de pertes accélérées et de dépenses massives dans une course à la puissance de calcul qui n'a pas encore de point de fuite clairement défini.

OpenAI et Anthropic devront produire un niveau de détail équivalent. Ces chiffres, qui circulent aujourd'hui sous forme d'extrapolations et de fuites maîtrisées, seront soumis à l'audit des quatre grands et à l'examen permanent des analystes sell-side. La discipline des marchés s'impose là où celle du capital-risque n'exigeait que la croissance.

Enfin, un enjeu de temporalité stratégique. Les trois entreprises savent que la fenêtre est conditionnelle. La résilience des marchés actions face aux incertitudes géopolitiques n'est pas acquise indéfiniment.

Le momentum de l'IA, réel dans ses fondamentaux opérationnels, peut se retourner dans la perception des marchés à la faveur d'une désillusion sur la rentabilité, d'un accident technologique ou d'une nouvelle vague réglementaire.

Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud, et ce printemps 2026, il l'est manifestement. Si la levée SpaceX de 75 milliards se confirme, elle sera 2,55 fois supérieure au précédent record mondial, celui de Saudi Aramco en 2019. Combinée à OpenAI et Anthropic, la séquence automne 2026 deviendra la plus grande vague d'introductions en Bourse de l'histoire de la finance privée.

La course est engagée. L'été 2026 sera celui où le capitalisme de l'intelligence artificielle se confronte enfin au verdict des marchés, et où les investisseurs découvriront si la disruption vaut les prix qu'ils ont déjà consentis à payer.

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