C'est une bataille pour le contrôle des intrants irremplaçables de la modernité technologique, les dix-sept éléments du groupe des lanthanides dont dépendent les moteurs de véhicules électriques, les pales de turbines éoliennes, les systèmes de guidage des missiles, les aimants des drones, les semi-conducteurs et les écrans des smartphones.
L'acquisition de Serra Verde Group par USA Rare Earth pour 2,8 milliards de dollars, annoncée le 20 avril 2026, n'est que la manifestation la plus récente et la plus spectaculaire de cette mobilisation.
Elle s'inscrit dans une architecture industrielle et financière que Washington construit méthodiquement depuis le déclenchement des guerres tarifaires du printemps 2025, et qui révèle, dans toute sa brutalité, l'écart qui se creuse entre la réponse américaine et les tergiversations européennes.
I. L'HÉGÉMONIE CHINOISE : UNE CONSTRUCTION DÉLIBÉRÉE, TROIS DÉCENNIES DE PATIENCE STRATÉGIQUE
Pour mesurer l'ampleur du défi américain, il faut d'abord comprendre comment la Chine a construit son hégémonie sur les terres rares, non par accident géologique, mais par stratégie industrielle d'État planifiée sur trois décennies.
La formule attribuée à Deng Xiaoping en 1992 est devenue un mantra de la politique industrielle chinoise : « Le Moyen-Orient a son pétrole, la Chine a ses terres rares. » Dès 1986, le programme « 863 » avait institutionnalisé la recherche et le développement dans les technologies de séparation, finançant des avancées qui allaient permettre à la Chine de devenir plus compétitifs les producteurs occidentaux non seulement à l'extraction, mais sur l'ensemble de la chaîne de valeur.
Dans les années 1990, la Mountain Pass californienne, alors le plus grand gisement de terres rares du monde, fut progressivement asphyxiée par la concurrence des prix chinois, la réglementation environnementale et l'absence de stratégie de long terme.
Elle ferma définitivement en 2002. Dès les années 2000, plusieurs entreprises américaines et européennes, confrontées à des prix chinois imbattables, avaient fermé leurs installations de raffinage, transférant l'ensemble de leurs opérations de traitement en Chine.
La deuxième phase de la stratégie chinoise a consisté à consolider le secteur sous contrôle d'État pour transformer une domination quantitative en levier géopolitique précis.
La première vague de restructuration a couru de 2011 à 2025, avec l'objectif d'aboutir à une hiérarchie « 5+1 » d'entreprises d'État : China Northern Rare Earth Group pour les ressources du nord (Mongolie intérieure, Gansu), et cinq groupes pour les provinces du centre et du sud, dont China Minmetals, Chinalco, Guangdong Rare Earth Corp, China South Rare Earth Group et Xiamen Tungsten.
En 2025, ce processus a abouti à une concentration encore plus poussée : deux géants d'État dominent désormais l'ensemble du secteur, China Rare Earth Group, contrôlant les gisements du sud riches en terres rares lourdes, et China Northern Rare Earth Group High-Tech, gérant les ressources légères du nord.
Cette consolidation a servi un double objectif. Elle a permis d'éliminer la concurrence interne qui affaiblissait le pouvoir de marché chinois tout en résolvant le problème des « terres rares noires », l'extraction illégale qui sapait le contrôle de Pékin sur les volumes et les prix.
Elle a surtout créé un système de commandement centralisé capable de déployer les terres rares comme instrument de pression géopolitique avec une précision chirurgicale.
La puissance de ce dispositif est désormais documentée avec précision. La Chine mine plus de 60 % des terres rares mondiales et assure près de 90 % du raffinage global, y compris les matériaux importés d'autres pays.
Le contrôle chinois porte sur 91 % de la chaîne d'approvisionnement globale, de l'extraction aux aimants permanents. Cette domination n'est pas circonscrite à une étape : elle couvre la totalité de la chaîne de valeur, du minerai brut à l'aimant fini, avec des barrières technologiques spécifiques à chaque maillon qui rendent toute réplication rapide extraordinairement difficile.
Les installations chinoises atteignent des taux de récupération supérieurs à 95 % dans la séparation par extraction liquide-liquide, contre 80-85 % dans les installations occidentales plus anciennes. Cet écart de rendement se traduit directement en avantage de coût structurel.
La chaîne d'approvisionnement en terres rares est très concentrée. Des gisements existent hors de Chine, notamment au Brésil, aux États-Unis et en Australie, mais nombre d'entre eux dépendent des raffineurs chinois. C'est la capacité de raffinage, plus que la richesse minérale, qui est source de vulnérabilité.
Lynas Rare Earths, entreprise australienne, est le plus grand fournisseur mondial de terres rares en dehors de la Chine ; elle dépend de la Malaisie pour une partie de son raffinage.
Il n'existe que deux raffineries en dehors de la Chine : une aux États-Unis et une en Malaisie.
L'augmentation de la production reste lente en raison des coûts élevés, de la complexité technique et des longs délais d'obtention des permis. La construction d'une nouvelle mine peut prendre de huit à dix ans, tandis que celle d'une nouvelle raffinerie prend environ cinq ans.
La construction de mines, de raffineries et d'usines de traitement dans des pays comme l'Australie, les États-Unis et l'Europe coûte également plus cher en raison de besoins en capitaux plus importants, de réglementations environnementales plus strictes et d'un coût de la main-d'œuvre et de l'énergie plus élevé qu'en Chine.
Même si les raffineries prévues hors de Chine entrent en service d'ici 2030, la capacité totale ne représentera que la moitié de l'approvisionnement chinois de 2024 (selon les données de BNEF).
Mais faute de capacités de raffinage indépendantes, les producteurs occidentaux restent dépendants de la Chine.
Ainsi, à court terme, la Chine conservera probablement son avantage concurrentiel grâce à son expertise technique, ses coûts compétitifs et son vaste réseau d'approvisionnement. Toutefois, les chaînes d'approvisionnement en terres rares doivent se diversifier. La coopération et les investissements internationaux constituent des premières étapes essentielles.
Briser l'emprise de Pékin sur les terres rares sera un processus long et coûteux, mais l'enjeu est de gagner en indépendance stratégique. Les contrôles à l'exportation qui confèrent aujourd'hui un avantage à la Chine inciteront à terme la communauté internationale à développer des chaînes d'approvisionnement non chinoises.
Plus le monde investira dans la relocalisation de la production et le recours à des fournisseurs alternatifs, moins la Chine exercera de contrôle sur le long terme.
Aujourd’hui, plus de 70 % des importations américaines de terres rares proviennent directement de Pékin. Même la mine de Mountain Pass, en Californie, envoie encore son minerai brut vers la Chine pour y être raffiné avant de revenir sous forme d’oxydes finis.
La vulnérabilité américaine ne réside pas principalement dans l’extraction minière brute, mais dans les capacités de raffinage, de séparation chimique et de production d’intermédiaires industriels.
Or le raffinage constitue l’étape déterminante entre la ressource brute et l’intégration industrielle. C’est dans cette phase que se créent les oxydes, poudres métalliques, précurseurs chimiques, sels, alliages et matériaux intermédiaires nécessaires aux chaînes industrielles avancées.
Contrôler le raffinage signifie contrôler :
- Les volumes disponibles
- Les délais d’approvisionnement
- Les standards industriels
- Les conditions de prix
- Les arbitrages d’allocation en cas de tension
La Chine ne domine donc pas seulement des mines. Elle domine les nœuds intermédiaires de la chaîne de valeur mondiale.
Les chaînes de valeur des minéraux critiques comportent trois niveaux : l’extraction du minerai, sa transformation en produits raffinés (oxydes, métaux, sels, précurseurs), puis la fabrication d’intermédiaires techniques comme les aimants permanents, les poudres métalliques ou les wafers semi-conducteurs spécialisés.
La Chine environ 70 % de l'extraction des terres rares, 90 % de la séparation et du traitement, et 93 % de la fabrication des aimants, ces développements auront des implications majeures en matière de sécurité nationale.
Les États-Unis affichent une dépendance aux importations massive sur une grande partie des minéraux critiques :
- 100% import-reliant sur 12 minéraux
- >50% sur 31 minéraux supplémentaires (sur 50 jugés critiques)
Les terres rares sont essentielles à diverses technologies de défense, notamment les avions de chasse F-35, les sous-marins de classe Virginia et Columbia, les missiles Tomahawk, les systèmes radar, les drones Predator et les bombes intelligentes de la série Joint Direct Attack Munition (JDAM).
Les États-Unis peinent déjà à suivre le rythme de production de ces systèmes. Parallèlement, la Chine accroît rapidement sa capacité de fabrication de munitions et acquiert des plateformes et des équipements d'armement de pointe à un rythme estimé cinq à six fois supérieur à celui des États-Unis.
Ces minéraux sont présents dans 80 006 composants répartis dans près de 1 908 systèmes d'armes militaires américains. Ils constitueraient 77,7 % des plateformes du département de la Défense (DoD).
La situation est particulièrement préoccupante pour certaines branches des forces armées. Ainsi, 91,6 % des 739 systèmes d'armes de l'US Navy sont concernés par ces minéraux, tandis que les 292 systèmes d'armes du Corps des Marines le sont à hauteur de 61,7 %.
De même, 70,03 % des 302 systèmes d'armes de l'Armée de terre et 85,1 % des 302 systèmes d'armes de l'Armée de l'air sont concernés, selon un rapport de la société américaine Govini, spécialisée dans les logiciels de défense.
Parmi les principales conclusions de ce rapport, on constate qu'entre 2005 et 2020, le nombre de fournisseurs chinois dans les chaînes d'approvisionnement américaines a quadruplé (passant d'un peu plus de 10 000 à plus de 40 000). À cela s'ajoute le fait qu'entre 2014 et 2022, la dépendance des États-Unis à l'égard de la Chine pour l'électronique a augmenté de 600 %.
Le rapport de Govini indique également : « Les entreprises américaines situées en bas de la pyramide de la chaîne d'approvisionnement s'approvisionnent souvent en composants (électronique/semi-conducteurs) auprès de fournisseurs chinois sur le marché libre. » En conséquence, les principaux donneurs d'ordre du secteur de la défense américain intègrent des fournisseurs chinois à leur chaîne d'approvisionnement.
Pour comprendre cette vulnérabilité, un récent rapport du CSIS sur les besoins en terres rares pour les produits militaires de pointe a révélé les besoins totaux liés à la production d'armements.
Par exemple, le chasseur F-35 intègre plus de 408 kg de terres rares. De même, le destroyer DDG-51 de la classe Arleigh Burke nécessite environ 2 360 kg de terres rares. Un sous-marin de la classe Virginia utilise quant à lui environ 4 170 kg de terres rares.
La production de ces armes militaires de haute technologie serait compromise par le contrôle des exportations de terres rares imposé par la Chine.
L’antimoine, le gallium, le germanium, le tungstène et le tellure jouent chacun des rôles spécialisés dans les applications militaires, allant des équipements résistants aux flammes et des semi-conducteurs avancés jusqu’aux dispositifs de détection nucléaire et aux armes hypersoniques.
Parmi les systèmes les plus impactés figurent les destroyers de classe Arleigh Burke, les navires d’assaut amphibie de classe America, les porte-avions de classe Nimitz et le programme de missiles nucléaires Minuteman III.
II. L'ESCALADE DE 2025 : DEUX VAGUES, UNE DOCTRINE
Le conflit tarifaire déclenché par les droits de douane « Liberation Day » de l'administration Trump le 2 avril 2025 a fourni à Pékin l'occasion de déployer cette arme avec une sophistication nouvelle. La Chine a répondu en deux temps, chacun représentant une escalade doctrinale majeure.
Le 4 avril 2025, la Chine a imposé des contrôles à l'exportation sur sept terres rares, scandium, yttrium, samarium, gadolinium, terbium, dysprosium et lutétium, à destination de l'ensemble des pays du monde, obligeant les exportateurs à solliciter des licences auprès du MOFCOM, dans un processus réglementaire prenant formellement 45 jours.
La restriction, encadrée comme une mesure de sécurité nationale, introduit en réalité un mécanisme discrétionnaire permettant à Pékin de contrôler non seulement les volumes, mais le timing, les contreparties et les prix de chaque transaction.
La seconde vague d'octobre 2025 est doctrinalement encore plus significative. Cinq éléments supplémentaires, holmium, erbium, thulium, europium et ytterbium, ont été ajoutés à la liste, portant à douze le nombre de terres rares sous restrictions sur les dix-sept existantes.
Mais c'est la mécanique juridique introduite par l'Annonce n°61 du MOFCOM qui constitue la rupture véritable. La Chine a appliqué pour la première fois une règle de minimis extraterritoriale : les entreprises étrangères doivent obtenir une autorisation de Pékin si les terres rares de source chinoise représentent au moins 0,1 % de la valeur de leurs produits.
Cette règle s'applique aux aimants permanents, aux cibles de pulvérisation cathodique et aux assemblages qui en contiennent. La Chine a également appliqué pour la première fois sa propre version du « foreign direct product rule », un mécanisme jusqu'alors signature de l'arsenal réglementaire américain, stipulant que les entreprises ayant une affiliation avec des militaires étrangers, y compris américains, se verraient en principe refuser les licences d'exportation à compter du 1er décembre 2025.
Cette disposition ciblant explicitement les entités liées aux forces armées étrangères constitue la première fois que Pékin weaponise ses terres rares directement contre l'appareil de défense occidental.
Selon des rapports commerciaux, les exportations mondiales d'aimants aux terres rares ont décliné de plus de 70 % au cours du trimestre suivant l'introduction des contrôles d'avril 2025.
Des industriels américains ont été contraints de ralentir leurs lignes de production. Des constructeurs automobiles ont averti que les restrictions de Pékin sur les alliages et les exportations d'aimants « pourraient causer des retards de production » sans soulagement rapide.
La dynamique de marché qui en a résulté est caractéristique de la puissance chinoise : les contrôles à l'export ont effectivement fragmenté les marchés mondiaux des terres rares, avec des prix domestiques chinois demeurant relativement stables tandis que les cotations ex-Chine connaissent une volatilité significative.
La hausse de 40 % des prix du NdPr en glissement annuel reflète principalement des contraintes d'approvisionnement hors Chine plutôt qu'une inflation des coûts de production fondamentale.
Pékin a ainsi réussi à infliger une rente de rareté à l'ensemble de l'industrie mondiale tout en protégeant ses propres producteurs et consommateurs domestiques, démonstration parfaite de sa capacité à découpler les prix intérieurs et extérieurs au service d'objectifs géopolitiques.
Les prix chinois des terres rares doivent être lus comme des signaux de prix administrés, non comme des prix de marché libre. La Chine opère dans un cadre de quotas de production, de contrôles à l'export, de consolidation étatique et de régimes de licences introduits et étendus tout au long de 2025-2026.
Un système de prix ex-Chine pleinement indépendant n'a pas encore émergé : ce qui existe hors de Chine est fragmenté, opaque, et souvent négocié bilatéralement avec des primes géopolitiques et sécuritaires incorporées.
C'est précisément pour remédier à cette opacité que Benchmark Mineral Intelligence a lancé, en juillet 2025, les premières évaluations de prix de terres rares ex-Chine pour les marchés européen et nord-américain, un signal que le monde industriel commence à se doter des instruments d'un marché alternatif.
III. LA RÉPONSE AMÉRICAINE : UNE DOCTRINE INDUSTRIELLE D'ÉTAT ASSUMÉE
Face à cette offensive, Washington a répondu par une doctrine que l'on pourrait qualifier de « capitalisme d'État de défense » : mobilisation de capitaux publics massifs, prises de participation directes dans des sociétés cotées, garanties de prix plancher déconnectées du marché, et construction d'une chaîne de valeur intégrée mine-to-magnet dont les maillons ont été sécurisés quasi simultanément sur plusieurs continents.
Le signal inaugural est venu en juillet 2025 avec le partenariat entre MP Materials (NYSE : MP) et le Département de la Défense américain. Le DoD a acquis 400 millions de dollars d'actions préférentielles convertibles de MP Materials, se positionnant comme le principal actionnaire de la société.
MP Materials exploite la seule mine de terres rares américaine, Mountain Pass, située dans le désert de Mojave en Californie. Rouverte en 2018, cette mine fut jadis le premier fournisseur mondial avant que la production ne soit délocalisée en Chine.
Un accord d'offtake de dix ans pour les aimants et un engagement de prix plancher de dix ans sur le NdPr ont été conclus simultanément, accompagnés d'un mandat pour la construction d'une deuxième usine d'aimants aux États-Unis, la « 10X Facility », dont la mise en service est attendue en 2028, portant la capacité totale de fabrication d'aimants NdFeB à 10 000 tonnes métriques annuelles.
Le prix plancher garanti par le DoD pour le NdPr est revelateur de la logique assumée : la garantie a été fixée à 110 dollars par kilogramme, soit près du double du cours de marché chinois à l'époque, qui s'établissait à environ 60 dollars par kilogramme.
Washington a délibérément choisi de payer une prime de souveraineté pour sécuriser un approvisionnement domestique, sachant pertinemment que la production américaine ne serait pas compétitive aux prix chinois administrés.
Le financement de la 10X Facility inclut également 1 milliard de dollars de dette commerciale apportée par JPMorgan Chase et Goldman Sachs, et un prêt de 150 millions du DoD pour l'expansion des capacités de séparation à Mountain Pass.
Cette relance ne se limite pas à l’extraction : l’objectif est de reconstituer l’ensemble de la chaîne industrielle, depuis la séparation chimique des minerais jusqu’à la fabrication des aimants permanents.
Le Pentagone a joué un rôle déterminant en finançant directement plusieurs étapes clés, avec des centaines de millions de dollars alloués au raffinage, à la production d’alliages et à la construction d’usines d’aimants destinés au secteur de la défense, à l’électronique et aux véhicules électriques.
La puissance publique sert ici de déclencheur à la mobilisation des capitaux privés, une mécanique de garantie publique-levier privé caractéristique de la nouvelle doctrine industrielle américaine.
Malgré son importance stratégique, ce partenariat se heurte à deux limitations majeures. Premièrement, l'usine de Mountain Pass produit principalement des terres rares légères (LREE) plutôt que des terres rares lourdes (HREE).
Deuxièmement, sa capacité de production à court terme demeure limitée : MP Materials ne devrait produire que 1 000 tonnes d'aimants néodyme-fer-bore d'ici 2025, soit moins de 1 % des 138 000 tonnes produites par la Chine dès 2018. Atteindre la pleine capacité nécessitera une montée en puissance progressive et soutenue.
Le deuxième pilier a été construit autour d'USA Rare Earth, acteur plus récent mais dont la trajectoire illustre encore plus clairement le niveau d'implication étatique. Le 26 janvier 2026, USAR a annoncé une Lettre d'Intention avec le Département du Commerce américain portant sur 1,6 milliard de dollars de financement total, incluant 277 millions de financements fédéraux directs et 1,3 milliard de prêt garanti senior sous le CHIPS Act.
Simultanément, la société levait 1,5 milliard de dollars dans le cadre d'un PIPE actions ancré par Inflection Point avec la participation de grands complexes de fonds communs.
Le gouvernement américain a obtenu une participation au capital susceptible de dépasser 15 % des actions en circulation, transformation d'une agence gouvernementale en actionnaire direct d'une société cotée au Nasdaq, sans précédent en dehors de la période de renflouement de 2008-2009.
C'est dans ce contexte que l'acquisition de Serra Verde prend toute sa dimension opérationnelle. Serra Verde Group est propriétaire de la mine Pela Ema, dans l'État de Goiás au Brésil, et constitue le seul producteur à échelle industrielle capable de fournir les quatre terres rares magnétiques critiques, néodyme, praséodyme, dysprosium et terbium, en dehors de l'Asie.
L'entreprise a l'intention d'exploiter des terres rares et de produire des aimants localement aux États-Unis, bien qu'elle ne le fasse pas encore à l'échelle commerciale. Possédant les plus importantes réserves de terres rares au monde après la Chine, les gisements largement inexploités du Brésil ont attiré l'attention internationale, tant des entreprises que des gouvernements.
Selon USA Rare Earth, le gisement de Serra Verde devrait représenter environ la moitié des terres rares lourdes, plus rares et plus précieuses, hors de Chine d'ici 2027.
La transaction, structurée à hauteur de 300 millions en cash et 126,8 millions d'actions nouvellement émises, implique une valorisation de Serra Verde à environ 2,8 milliards de dollars. La production brésilienne devrait représenter plus de 50 % de l'offre mondiale totale de terres rares lourdes hors Chine d'ici 2027.
L'accord prévoit un contrat d'offtake de 15 ans portant sur 100 % de la production de Serra Verde, au bénéfice d'un véhicule à usage spécial capitalisé par plusieurs agences gouvernementales américaines et des sources de capitaux privés, avec des planchers de prix garantis sur le Nd, le Pr, le Dy et le Tb.
Ce mécanisme de prix plancher est particulièrement significatif sur le plan stratégique : il constitue une assurance explicite contre la principale arme défensive chinoise, à savoir la manipulation à la baisse des prix pour asphyxier les projets concurrents en phase de démarrage.
La modélisation financière du deal repose sur un prix moyen de panier TREO d'environ 190 dollars par kilogramme selon les projections Argus de décembre 2025, bien supérieur aux prix administrés chinois actuels ; une hypothèse de marché qui ne tient que si la chaîne d'offtake gouvernementale absorbe la production à des prix garantis.
Une récente vague d'acquisitions souligne la volonté mondiale de développer les capacités de production de terres rares, à la suite des menaces de la Chine, l'an dernier, de provoquer des arrêts de production industrielle massifs en restreignant ses exportations. En janvier, l'américain Energy Fuels a proposé 299 millions de dollars pour acquérir l’australien Strategic Materials, afin de mettre en place une chaîne d'approvisionnement « de la mine au métal » pour ces matières premières essentielles.
Plus tôt ce mois-ci, USA Rare Earth a acquis une participation de 12,5 % dans Carester , une entreprise française spécialisée dans les technologies de traitement et de séparation des terres rares.
Afin d'accroître rapidement les capacités de traitement, le Département de la Défense (DoD) a alloué des fonds importants aux projets liés aux terres rares via la loi sur la production de défense (Defense Production Act).
Depuis 2020, le DoD a octroyé plus de 439 millions de dollars à des entreprises telles que MP Materials, Lynas USA et Noveon Magnetics pour la construction d'unités de séparation et de traitement des terres rares légères (LREE) et lourdes (HREE), ainsi que pour la fabrication d'aimants permanents.
La majeure partie de ces investissements intermédiaires est destinée au Texas : Lynas construit une usine de séparation des LREE à Hondo et une usine de traitement des HREE à Seadrift ; MP Materials construit sa première usine de fabrication de métaux, d'alliages et d'aimants à base de terres rares à Fort Worth ; et Noveon Magnetics ouvre sa première usine de fabrication d'aimants à base de terres rares à San Marcos.
Grâce à cet afflux d'investissements, le Texas est en passe de devenir la plaque tournante américaine du traitement des terres rares et de la fabrication d'aimants.
IV. CARTOGRAPHIE COMPLÈTE DES INITIATIVES INDUSTRIELLES AMÉRICAINES
La stratégie américaine s'articule sur six maillons distincts et complémentaires : extraction minière, séparation et raffinage, métallurgie, fabrication d'aimants, recyclage, et stockage stratégique.
La cohérence de l'ensemble, fruit d'une coordination entre DoD, DoE, Département du Commerce, DFC et EXIM Bank, est sans précédent dans l'histoire industrielle américaine en temps de paix.
MAILLON 1 — Extraction minière
MP Materials — Mountain Pass, Californie. La mine la plus avancée du dispositif. MP Materials a revitalisé Mountain Pass, désormais la deuxième plus grande mine de terres rares au monde, produisant environ 15 % des concentrés mondiaux. En 2025, MP a doublé sa production d'oxyde NdPr. Ses clients phares incluent Apple, General Motors et le Département de la Défense américain, devenu son principal actionnaire.
USA Rare Earth — Round Top, Texas. Gisement de rhyolite dans l'ouest du Texas géo chimiquement exceptionnel : il contient seize lanthanides plus du lithium et du gallium. USAR a annoncé en mars 2026 l'acquisition de Texas Mineral Resources pour devenir le seul opérateur et bénéficiaire économique à 100 % du projet Round Top, en ciblant un début de production commerciale fin 2028, deux ans plus tôt que prévu.
American Rare Earths — Halleck Creek, Wyoming. Le projet Halleck Creek est estimé produire 7,5 millions de tonnes d'oxydes de terres rares, cinq fois les réserves estimées de Mountain Pass. En décembre 2025, American Rare Earths a produit les premiers oxydes issus du minerai de Halleck Creek.
L'État du Wyoming a accordé une subvention de 7,1 millions de dollars, et l'EXIM Bank a émis une lettre d'intérêt non contraignante pour jusqu'à 456 millions de dollars de financement dette couvrant la totalité du capex initial du Cowboy State Mine.
Ramaco Resources — Brook Mine, Wyoming. Ramaco, principalement mineur de charbon, vise à extraire des terres rares en sous-produit de son gisement Brook, une approche de valorisation de byproduct qui réduit le risque économique du projet en adossant l'économie des terres rares à un flux de revenus charbonnier existant.
Energy Fuels — White Mesa Mill, Utah. Energy Fuels a ajouté le traitement des terres rares à son installation uranifère de White Mesa Mill en Utah. C'est actuellement la seule installation américaine produisant des oxydes d'éléments de terres rares séparés à l'échelle industrielle.
Energy Fuels développe également des projets miniers en Australie (Donald Project, Victoria) et à Madagascar (Toliara), se positionnant comme agrégateur international de concentrés de terres rares à destination du raffinage américain.
Serra Verde — Pela Ema, Goiás, Brésil (via USAR). Le seul producteur à échelle industrielle capable de fournir les quatre terres rares magnétiques critiques en dehors de l'Asie. Désormais intégré dans la chaîne USAR suite à l'acquisition du 20 avril 2026. Sa production devrait représenter plus de 50 % de l'offre mondiale totale de terres rares lourdes hors Chine d'ici 2027.
Lynas Rare Earths — Mt Weld, Australie. Fournisseur australien intégré dans la stratégie américaine via ses installations texanes financées par le Pentagone. Lynas opère à Mt Weld la mine de terres rares la plus riche du monde hors Chine, avec raffinage en Malaisie. Lynas projette une croissance de production de 53 % en 2026, avec un démarrage de la production de samarium prévu au premier semestre 2026. Lynas a levé 750 millions de dollars australiens en capital en août 2025 pour financer son expansion.
MAILLON 2 — Séparation et raffinage
Lynas USA — Hondo, Texas (terres rares légères). Lynas construit une installation de séparation des terres rares légères à Hondo, Texas, avec financement DoD. La raffinerie de 5 000 tonnes par an convertira les carbonates importés en oxyde de NdPr et en flux SEG (samarium, europium, gadolinium).
Lynas USA — Seadrift, Texas (terres rares lourdes). Le DoD a octroyé un contrat pluriannuel à Lynas USA pour construire une installation de séparation et traitement industriel des terres rares lourdes sur la côte du Golfe du Texas. Le projet visait une opérationnalisation en 2026, mais Lynas a suspendu la construction à Seadrift suite à des retards dans l'obtention d'un permis clé d'évacuation des eaux usées, illustration concrète des blocages réglementaires qui continuent de freiner le déploiement américain.
Energy Fuels — White Mesa Mill, Utah. Outre l'extraction, Energy Fuels réalise déjà la séparation d'oxydes à White Mesa, seul site américain opérationnel dans ce maillon. Production initiale : quelques centaines de tonnes d'oxydes pour aimants en 2025, avec des perspectives immédiates sur le NdPr, le dysprosium et le terbium.
ReElement Technologies — Indiana. ReElement a bénéficié de 80 millions de dollars de dette engagée en novembre 2025, avec 200 millions de dollars d'équité privée mobilisés en parallèle. ReElement développe une technologie propriétaire de purification chromatographique continue pour la séparation des terres rares, potentiellement moins polluante et moins capitalistique que l'extraction liquide-liquide standard dominée par la Chine.
Ucore Rare Metals — Louisiane. La canadienne Ucore Rare Metals a récemment inauguré une usine de traitement en Louisiane, utilisant sa technologie propriétaire de résine ionique SMC (SuperLig Molecular Recognition Technology) pour la séparation des terres rares, une approche qui contourne les brevets chinois sur l'extraction liquide-liquide traditionnelle.
Carester / LCM — Lacq, France (extension alliée de la chaîne USAR). USAR a annoncé la construction d'une usine de 3 750 tonnes par an via LCM Europe à Lacq, co-localisée avec le site d'oxyde et recyclage Caremag de Carester, avec le soutien du gouvernement français. Ce maillon européen dans la chaîne américaine illustre la stratégie d'intégration alliée de Washington pour les étapes les plus difficiles à répliquer en urgence sur sol américain.
MAILLON 3 — Métallurgie (oxyde → métal → alliage)
Less Common Metals (LCM) — Royaume-Uni (via USAR). LCM, filiale britannique d'USA Rare Earth, assure la transformation des oxydes en métaux et alliages NdFeB. USAR a signé des accords pour fournir des métaux et alliages de terres rares issus de LCM à Solvay et à Arnold Magnetic Technologies (filiale de Compass Diversified) pour la production d'aimants permanents avancés.
MP Materials — Fort Worth, Texas. MP Materials construit sa première installation de production de métaux, alliages et aimants de terres rares à Fort Worth, Texas. L'installation « Independence » constitue le maillon métallurgique de la chaîne verticale MP et produit ses premiers aimants commerciaux.
MAILLON 4 — Fabrication d'aimants permanents
MP Materials — Independence, Fort Worth, Texas. MP Materials met en service son installation magnétique à Fort Worth, Texas. Capacité initiale de 1 000 tonnes/an, prévue commercialement opérationnelle en 2026. La 10X Facility portera la capacité totale à 10 000 tonnes/an d'ici 2028.
USA Rare Earth — Stillwater, Oklahoma. USAR a achevé un laboratoire d'innovation de 310 000 pieds carrés à Stillwater, conçu pour une production de 3 000 tonnes par an d'aimants NdFeB frittés, dont la première production commerciale est prévue pour le premier semestre 2026. 12 MoU et accords de développement conjoint ont été signés, représentant environ 300 tonnes de production annuelle potentielle avec des clients dans les secteurs aérospatiale et défense, data centers et automobile.
Noveon Magnetics — San Marcos, Texas. Noveon Magnetics est le seul fabricant américain opérationnel d'aimants aux terres rares frittés. Son installation produit 1 000 tonnes/an d'aimants NdFeB. En octobre 2025, Noveon et Lynas ont signé un MoU pour établir une chaîne d'approvisionnement domestique intégrée oxyde-aimant, de la séparation Lynas à la magnétisation Noveon, première boucle fermée entièrement hors de Chine sur sol américain.
e-VAC Magnetics — Caroline du Sud. e-VAC Magnetics ouvre une usine de fabrication d'aimants en Caroline du Sud, ajoutant une troisième implantation géographique à la capacité américaine de magnétisation, un choix délibéré de diversification géographique pour réduire la concentration des risques industriels.
Arnold Magnetic Technologies — Connecticut (via accord USAR). Arnold, filiale de Compass Diversified et fabricant historique d'aimants de précision pour la défense, bénéficie d'un accord de distribution avec USAR pour l'approvisionnement en métaux et alliages issus de LCM. Il représente l'interface entre la chaîne de production montante et les programmes d'armement existants.
MAILLON 5 — Recyclage et économie circulaire
Noveon Magnetics — San Marcos, Texas. Noveon valorise les aimants en fin de vie en nouveaux produits NdFeB, revendiquant une économie d'énergie de 90 % par rapport aux procédés primaires conventionnels. C'est la seule installation de recyclage d'aimants opérationnelle aux États-Unis à l'échelle commerciale.
MP Materials — Mountain Pass (accord Apple). MP a signé un accord de 500 millions de dollars avec Apple pour fournir des aimants fabriqués intégralement à partir de matériaux recyclés à Mountain Pass, première boucle de recyclage industrielle liant un géant de la tech à un producteur de terres rares américain, démontrant la convergence entre impératifs de défense nationale et besoins de l'industrie technologique civile.
HyProMag / Mkango Resources — États-Unis (en développement). HyProMag développe une installation de recyclage aux États-Unis utilisant son procédé breveté HPMS (Hydrogen Processing of Magnet Scrap), ciblant 1 000 tonnes par an à partir du premier semestre 2027. Des installations similaires sont en cours de déploiement au Royaume-Uni et en Allemagne.
Solvay — discussions pour installation américaine. Solvay a conclu des accords de fourniture avec des fabricants d'aimants américains dont Noveon, et explore la possibilité d'une installation de traitement aux États-Unis pour compléter sa base européenne.
MAILLON 6 — Stockage stratégique : Project Vault
Annoncé le 2 février 2026, Project Vault est une réserve stratégique nationale de minéraux critiques dotée de 12 milliards de dollars : 10 milliards de prêt direct de l'Export-Import Bank et 2 milliards d'investissement privé. Project Vault est la plus grande opération de financement en 92 ans d'histoire de l'EXIM Bank. Son modèle est OEM-driven et demand-led : contrairement aux réserves gouvernementales classiques, les fabricants identifient eux-mêmes quels matériaux sont critiques et s'engagent financièrement pour garantir leur disponibilité lors de disruptions, une hybridation entre réserve stratégique pétrolière et contrat d'assurance industrielle.
GE Vernova, Western Digital et Boeing ont d'ores et déjà exprimé leur intérêt. Mary Barra, PDG de General Motors, était présente à la Maison Blanche pour l'annonce. Le stockpile couvrira l'ensemble des 60 minéraux inscrits sur la liste des minéraux critiques 2025 de l'US Geological Survey.
Financements publics transversaux
Au-delà des investissements spécifiques par acteur, le Département de l'Énergie a déployé un arsenal de financements programmatiques complémentaires : 134 millions de dollars pour une installation de démonstration dédiée aux éléments de terres rares (décembre 2025) ; 355 millions pour le programme « Mine of the Future – Proving Ground » ; 50 millions pour un accélérateur de minéraux critiques ; 500 millions pour les subventions de fabrication et recyclage de matériaux de batteries ; 40 millions pour le programme ROCKS de caractérisation de minerai ; 20 millions pour le programme MAGNI d'innovation magnétique.
Depuis 2020, le DoD a octroyé plus de 439 millions de dollars à des entreprises comme MP Materials, Lynas USA et Noveon Magnetics pour la construction de capacités de séparation et fabrication d'aimants.
En synthèse : le Texas est en passe de devenir le hub américain du traitement des terres rares et de la fabrication d'aimants, avec les installations Lynas à Hondo et Seadrift, MP Materials à Fort Worth et Noveon à San Marcos.
La capacité initiale combinée des sites de magnétisation américains, MP Independence à Fort Worth, USAR Stillwater en Oklahoma, et Noveon à San Marcos, est estimée à 4 000-5 000 tonnes pour le premier semestre 2026, soit environ 2 % de la production chinoise totale. Un point de départ modeste en volume, mais qui représente une rupture structurelle : cette capacité n'existait tout simplement pas dix-huit mois auparavant.
V. L'ARCHITECTURE MINE-TO-MAGNET : UNE CHAÎNE DÉSORMAIS COMPLÈTE
Ce qui distingue la stratégie américaine de toutes les tentatives précédentes de diversification des terres rares est son approche systémique. Washington n'a pas cherché à sécuriser un maillon de la chaîne ; il en a sécurisé simultanément la quasi-totalité, dans une logique d'intégration verticale qui réplique, à l'échelle de la sphère occidentale, le modèle qui a fait la puissance de la Chine.
« En combinant les opérations et l'équipe de classe mondiale de Serra Verde avec nos capacités de traitement, de séparation, de métallisation et de fabrication d'aimants, nous progressons vers notre objectif de créer une plateforme entièrement intégrée qui servira de pierre angulaire à la sécurité d'approvisionnement mondiale en terres rares pour les décennies à venir », a déclaré Barbara Humpton, directrice générale de USA Rare Earth.
En amont, deux sources d'extraction complémentaires par profil géochimique. La mine Pela Ema au Brésil livre les quatre terres rares magnétiques lourdes à partir d'une géologie d'argile ionique à faible coût opérationnel. Mountain Pass en Californie, dont MP Materials a doublé la production d'oxyde NdPr en 2025, fournit les terres rares légères.
Le gisement de Round Top au Texas, exploré conjointement par Texas Mineral Resources et USA Rare Earth, complète le profil en terres rares lourdes sur sol américain. Lynas Rare Earths construit en parallèle une raffinerie de 5 000 tonnes par an à Hondo, Texas, pour la conversion de carbonate importé en oxyde de NdPr et en flux SEG (samarium, europium, gadolinium), partiellement financée par le Title III du Département de la Défense.
Au maillon intermédiaire de la séparation, le plus difficile à répliquer technologiquement, la coopération transatlantique comble les lacunes. Less Common Metals au Royaume-Uni assure la transformation des oxydes en métaux et alliages, palliant l'absence de capacité métallurgique suffisante sur sol américain à court terme.
Energy Fuels au White Mesa Mill, dans l'Utah, est actuellement la seule installation américaine produisant des oxydes d'éléments de terres rares séparés à l'échelle industrielle, avec des perspectives immédiates sur le NdPr, le dysprosium et le terbium.
En aval, la magnétisation sur sol américain se structure autour de deux pôles. USA Rare Earth a achevé un laboratoire d'innovation de 310 000 pieds carrés à Stillwater, Oklahoma, conçu pour une production de 3 000 tonnes par an d'aimants NdFeB frittés, dont la première production commerciale est prévue pour le premier semestre 2026.
La 10X Facility de MP Materials, dont la construction doit commencer prochainement, portera la capacité américaine totale de fabrication d'aimants à 10 000 tonnes par an d'ici 2028.
À San Marcos, Texas, Noveon Magnetics opère une installation de 1 000 tonnes par an valorisant les aimants en fin de vie en nouveaux produits NdFeB, avec une économie d'énergie revendiquée de 90 %, posant les bases d'une économie circulaire des terres rares magnétiques.
MP Materials a également signé un accord avec Apple pour la fourniture d'aimants à partir de matériaux recyclés à Mountain Pass, démontrant la convergence entre la logique de défense nationale et les besoins de l'industrie technologique civile.
Une fois la 10X Facility opérationnelle, la capacité américaine de fabrication d'aimants atteindra 10 000 tonnes par an, ce qui correspond à la consommation américaine totale d'aimants aux terres rares de l'année précédente. L'autosuffisance en termes de volume final est à portée.
Elle ne règle pas pour autant la question des terres rares lourdes, dysprosium et terbium, dont la séparation reste le maillon le plus tendu et technologiquement le plus délicat à reconstituer hors de Chine.
VI. LES ANGLES MORTS : RISQUES OPÉRATIONNELS ET ILLUSIONS STRATÉGIQUES
La robustesse apparente de l'architecture américaine ne doit pas masquer plusieurs fragilités structurelles qui pourraient compromettre le calendrier ou la viabilité commerciale du dispositif.
Le premier risque est celui de la compétitivité ex-China sur un marché où Pékin contrôle encore le signal de prix. Une fois les barrières technologiques et les défis d'investissement en capital surmontés, la question demeure de savoir dans quelle mesure la production hors de Chine sera compétitive par rapport à la production chinoise.
Les prix plancher gouvernementaux peuvent sécuriser la rentabilité des projets américains pour la demande de défense, ils ne peuvent pas, par construction, créer un marché commercial concurrentiel si Pékin choisit de maintenir des prix bas sur les marchés civils.
La garantie DoD à 110 dollars par kilogramme de NdPr était presque double du cours de marché chinois au moment de sa mise en place. Si Pékin décide d'inonder le marché civil, les producteurs américains hors défense se retrouveront dans une position intenable.
Le deuxième risque tient à l'état embryonnaire de la base de revenus. USA Rare Earth a commencé à générer des revenus seulement au cours du dernier trimestre avant l'annonce de l'acquisition, ce qui la positionne encore comme un actif de croissance à haut risque plutôt que comme une plateforme commerciale établie. L'EBITDA projeté à 1,8 milliard de dollars en 2030 repose sur des hypothèses de prix de panier TREO, de taux de change BRL/USD et de ramp-up de production qui intègrent collectivement un niveau de risque d'exécution significatif.
Troisièmement, la géographie brésilienne introduit des risques politiques et réglementaires que Washington ne contrôle pas directement. Le Brésil n'est pas un allié formel des États-Unis dans le système des alliances, et la stabilité des régimes d'autorisation minière, des politiques de royalties et des relations sociales dans le Goiás dépend de dynamiques politiques domestiques brésiliennes qui peuvent évoluer indépendamment des impératifs géostratégiques américains.
Le financement de la DFC, 565 millions de dollars injectés directement dans Serra Verde, crée une forme de protection politique informelle, mais pas un blindage absolu.
Enfin, la question de la technologie de séparation des terres rares lourdes reste entière. Si la diversification de l'extraction avance le plus rapidement, avec une projection de 40-45 % de l'offre mondiale d'oxyde de terres rares provenant de mines non chinoises d'ici 2027, la capacité de raffinage présente un défi à plus long terme.
Les projets actuels aux États-Unis, en Australie et en Europe devraient porter la capacité de séparation non chinoise de 10-15 % actuellement à 25-30 % en 2027, mais une véritable résilience d'approvisionnement nécessiterait que 40-50 % du traitement se réalise hors Chine.
Le magnet manufacturing demeure le goulot d'étranglement persistant, avec des barrières techniques à l'entrée, maîtrise des procédés de frittage, gestion des tolérances magnétiques, qui continuent de favoriser les producteurs chinois.
VII. L'EUROPE FACE AU MUR : LE RISQUE DE L'EXCLUSION PAR DÉFAUT
La brutalité de la séquence américaine soulève une question existentielle pour les alliés européens qui, pris entre l'étau chinois et la chaîne américaine en cours de constitution, risquent de se retrouver sans solution d'approvisionnement sécurisée à horizon 2030.
Le diagnostic européen est sans ambiguïté. L'Union européenne s'approvisionne auprès de la Chine pour la totalité de ses terres rares lourdes, 85 % de ses terres rares légères, et 98 % de ses aimants aux terres rares.
L'escalade d'octobre 2025, qui a introduit des refus catégoriques pour les utilisations à finalité de défense, intervient précisément au moment où l'Europe entreprend son plus grand réarmement depuis des décennies, créant une vulnérabilité structurelle d'une acuité particulière.
La réponse européenne existe, mais elle souffre d'une disproportion manifeste entre l'ambition affichée et les moyens déployés. La RESourceEU Action Plan, adoptée le 3 décembre 2025, mobilise 3 milliards d'euros pour les 12 prochains mois, en priorité dans trois segments : aimants permanents, batteries, et intrants critiques pour la défense.
Le Critical Raw Materials Act fixe des objectifs ambitieux pour 2030, 10 % d'extraction domestique, 40 % de traitement domestique, 25 % de recyclage, mais l'Europe a laissé ses capacités de raffinage et de fabrication d'aimants se déliter au fil du temps, sans développer de capacité de raffinage domestique, et est devenue progressivement dépendante d'importations moins chères.
Des procédures de permitting longues, des réglementations fragmentées et des oppositions locales fortes ralentissent ou bloquent les projets miniers et de raffinage.
La comparaison des moyens financiers est saisissante. Les États-Unis ont déployé une stratégie mine-to-magnet intégrée combinant crédits d'impôt IRA, garanties du Defense Production Act, participations au capital, et contrats d'offtake de long terme.
La somme des interventions publiques américaines documentées dans les seuls dossiers USAR et MP Materials dépasse 5 milliards de dollars, hors les dizaines de projets plus petits financés par le DoD Title III, l'Energy Act et le CHIPS Act.
L'Europe mobilise, dans son plan le plus ambitieux, 3 milliards sur douze mois pour l'ensemble des matières premières critiques. Les marchés européens de capital-risque se sont avérés incapables d'égaler la disponibilité de capitaux américains et la tolérance au risque pour des projets miniers à long cycle de développement.
Cette lacune de financement crée une vulnérabilité systémique à l'acquisition externe, indépendamment des cadres réglementaires ou des préférences stratégiques européennes.
Plus inquiétant encore est le risque d'exclusion par conception des dispositifs américains. Les accords d'offtake sécurisés autour de Serra Verde et de MP Materials sont réservés à des véhicules capitalisés par des agences gouvernementales américaines. Les garanties de prix plancher profitent aux industriels de défense américains.
Les capacités de magnétisation qui émergent en Oklahoma et au Texas alimenteront en priorité Apple, General Motors, Lockheed Martin, pas les constructeurs aéronautiques européens ou les fabricants d'éoliennes du Vieux Continent. La proposition de zone commerciale préférentielle pour les minéraux critiques, annoncée par l'administration Trump le 4 février 2026 lors d'un événement auquel participaient des représentants de plus de 50 nations dont l'UE, le Japon, l'Inde et la Corée du Sud, établirait des prix de marché équitables exécutoires à chaque étape de la chaîne de production.
Mais cette initiative reste à ce stade largement déclarative, et son architecture réelle, notamment les conditions d'accès pour les alliés non anglophones et les modalités de partage de capacités, reste à définir.
VIII. LE SIGNAL DES PRIX : UN MARCHÉ EN TRAIN DE SE BIFURQUER
Peut-être le signal le plus structurellement important de l'ensemble de cette séquence est-il la fragmentation qui s'opère progressivement dans le marché mondial des terres rares.
En juillet 2025, Benchmark Mineral Intelligence a lancé des évaluations de prix de terres rares spécifiques aux marchés européen et nord-américain, les premières évaluations ex-Chine pour ces grades, en réponse à la maturité et à la liquidité croissantes observées sur le marché des terres rares hors Chine. La création de benchmarks de prix autonomes constitue un prérequis pour l'émergence d'un marché occidental des terres rares indépendant de la référence chinoise.
Au 20 avril 2026, l'indice des prix des terres rares de la China Rare Earth Industry Association s'établissait à 279,6 (base 100 en 2010), avec l'oxyde de praséodyme-néodyme cotant entre 792 et 812 yuan/kg (environ 110-113 dollars) et l'oxyde de terbium entre 8 400 et 8 600 yuan/kg (environ 1 165-1 195 dollars).
Ces chiffres restent des prix administrés, pas des prix de marché, mais leur trajectoire haussière progressive témoigne que Pékin ne cherche pas à écraser ses prix à court terme pour décourager les projets alternatifs. La Chine joue la montre : elle sait que ses rivaux ont besoin de cinq à dix ans pour être pleinement opérationnels, et que le financement public occidental ne sera pas éternel.
La vraie question pour les investisseurs qui regardent ce secteur est donc celle du pricing power à horizon 2030. Si la chaîne mine-to-magnet américaine devient opérationnelle à l'échelle projetée, et si les garanties de prix plancher gouvernementales créent un marché de référence occidental à 110-190 dollars par kilogramme selon les éléments, deux marchés des terres rares magnétiques pourraient coexister durablement : un marché chinois administré pour les applications civiles, et un marché occidental premium pour les applications de défense et les industries à haute valeur ajoutée.
Ce serait une bifurcation du marché mondial des terres rares sans précédent depuis l'unification progressive qui avait suivi la réouverture de Mountain Pass dans les années 1980.
IX. CONCLUSION : LA SOUVERAINETÉ MINÉRALE COMME NOUVELLE DOCTRINE DE PUISSANCE
Ce que l'acquisition de Serra Verde illustre avec une clarté presque pédagogique, c'est que les États-Unis ont décidé que la souveraineté sur les terres rares magnétiques n'était plus négociable, et qu'ils en ont tiré les conséquences opérationnelles et financières à une vitesse que peu d'observateurs anticipaient.
La réponse est industrielle, pas diplomatique. Elle est financée à hauteur de plusieurs milliards d'argent public dans un cadre qui assume pleinement son caractère protectionniste et son incompatibilité avec les règles ordinaires du marché.
Les aimants permanents sont projetés pour croître à un taux annuel composé de 8,5 % jusqu'en 2030, portés par l'électrification des transports, le déploiement massif d'éoliennes et la demande militaire croissante. Un F-35 intègre 418 kilogrammes de terres rares, un destroyer de type 51 en requiert 2,6 tonnes métriques, et un sous-marin de classe Virginia 4,6 tonnes.
Ces chiffres illustrent pourquoi la dépendance à l'égard d'un fournisseur unique contrôlé par un adversaire stratégique est devenue, selon les termes d'un exécutif Order américain d'avril 2025, une menace pour « la base industrielle de défense et les chaînes d'approvisionnement domestiques sécurisées. »
Pour l'Europe, la leçon est cruelle mais instructive. Un changement de cap véritable dans la capacité de l'Europe à dérisquer des projets à grande échelle et à mobiliser les capitaux nécessaires n'est vraisemblablement susceptible de venir qu'avec le prochain Cadre Financier Pluriannuel 2028-2034. D'ici là, les gisements disponibles seront verrouillés, les accords d'offtake signés, les chaînes de valeur consolidées, et les fenêtres de négociation fermées.
La guerre des terres rares n'est pas une guerre commerciale comme les autres. Elle ne se règle pas à l’OMC, elle ne se résout pas en imposant des droits de douane. Elle se gagne ou se perd dans les décisions d'investissement prises aujourd'hui pour des actifs qui ne seront pleinement opérationnels qu'en 2028, 2030, ou au-delà. Les Américains ont fait leurs choix avec une clarté de doctrine que l'on peut trouver brutale mais qui a le mérite de la cohérence. L'Europe fait encore des plans.