L'Europe veut son autonomie, mais Washington reste incontournable

Par Vincent Barret, le 09/04/2026

USA Europe

La réaction européenne a été immédiate sur le plan rhétorique. Les dirigeants du continent ont multiplié les déclarations sur la nécessité d’une « autonomie stratégique », d’une « souveraineté technologique », d’une réduction de la dépendance vis-à-vis de Washington.

Mais entre le discours et la réalité structurelle, il existe un gouffre considérable. Car la dépendance européenne ne se résume pas à quelques lignes budgétaires défense ou à des importations de gaz naturel liquéfié : elle irrigue l’ensemble du système économique, financier, technologique et militaire du continent.

La défaire ne sera ni rapide, ni bon marché, ni même, dans certains domaines, réellement envisageable à court terme.

La réaction européenne a été immédiate sur le plan rhétorique. Les dirigeants du continent ont multiplié les déclarations sur la nécessité d’une « autonomie stratégique », d’une « souveraineté technologique », d’une réduction de la dépendance vis-à-vis de Washington.

Mais entre le discours et la réalité structurelle, il existe un gouffre considérable. Car la dépendance européenne ne se résume pas à quelques lignes budgétaires défense ou à des importations de gaz naturel liquéfié : elle irrigue l’ensemble du système économique, financier, technologique et militaire du continent.

La défaire ne sera ni rapide, ni bon marché, ni même, dans certains domaines, réellement envisageable à court terme.

I. La dépendance commerciale : un partenaire irremplaçable

1.1 Le poids écrasant du marché américain

Les États-Unis constituent aujourd’hui le premier marché d’exportation de l’Union européenne, absorbant plus de 20 % des exportations européennes en début 2026. Cette donnée brute cache une réalité encore plus prégnante : les relations économiques entre les deux rives de l’Atlantique ne se limitent pas aux flux commerciaux.

Elles englobent des stocks d’investissements directs colossaux, des réseaux de filiales imbriquées, des chaînes d’approvisionnement mutuellement dépendantes, et des flux de bénéfices qui constituent, pour de nombreuses multinationales européennes, la part dominante de leurs revenus à l’étranger.

En 2024, les exportations totales de biens et de services de l’Union vers les États-Unis s’élevaient à environ 920 milliards de dollars. À titre de comparaison, les exportations européennes vers l’Australie ne représentaient que 40 milliards de dollars, celles vers l’Inde 81 milliards, celles vers l’Indonésie 16 milliards, et celles vers le Mercosur 31 milliards.

La disproportion est saisissante : ces quatre marchés réunis ne représentent même pas 20 % du volume commercial bilatéral avec les États-Unis.

1.2 La politique tarifaire américaine comme outil de pression

Depuis au moins 2016, les politiques protectionnistes américaines ont perturbé le commerce transatlantique de façon croissante. Les entreprises européennes et américaines ont dû composer avec une volatilité tarifaire endémique sur des secteurs stratégiques : automobiles, pièces détachées, produits pharmaceutiques, semi-conducteurs.

Le droit de douane de 50 % imposé par Washington sur les importations d’acier, d’aluminium et de cuivre en provenance de l’Union a fait grimper les coûts de production dans les usines américaines elles-mêmes, tout en entretenant un climat d’incertitude extrêmement préjudiciable à l’investissement des deux côtés de l’Atlantique.

L’accord commercial de Turnberry, négocié l’an dernier par l’Union avec l’administration Trump, a constitué une première tentative de stabilisation. Cet accord prévoit notamment que l’Europe importe davantage de gaz naturel liquéfié américain et d’autres énergies fossiles, en contrepartie d’un plafonnement des droits de douane américains sur les exportations européennes à 15 %.

Une fois définitivement ratifié, il devrait permettre de réduire la volatilité tarifaire. Mais il ne supprime pas la dépendance commerciale structurelle, et il renforce paradoxalement la dépendance énergétique de l’Europe envers Washington.

1.3 La diversification commerciale : une réponse nécessaire mais insuffisante

Face à cette situation, Bruxelles a considérablement accéléré la conclusion d’accords de libre-échange avec de nouveaux partenaires. Ces derniers mois ont vu la finalisation d’accords avec l’Australie, l’Inde, l’Indonésie et le Mercosur, représentant ensemble plus de deux milliards de consommateurs issus principalement des marchés émergents.

Ces accords offrent non seulement de nouveaux débouchés aux exportateurs européens, mais leur confèrent également un avantage concurrentiel sur les entreprises chinoises, qui restent soumises à des droits de douane plus élevés sur ces marchés.

Mais cette stratégie de diversification, aussi louable soit-elle, ne peut pas, à elle seule, compenser la centralité du partenariat américain. Les volumes sont sans commune mesure.

Et l’Union européenne comme les États-Unis restent non seulement leurs premiers partenaires commerciaux respectifs, mais aussi leurs premières destinations d’investissement.

L’élargissement du réseau mondial de l’Union diversifiera progressivement les flux commerciaux et contribuera à sécuriser l’approvisionnement en minéraux critiques, mais le volume considérable des échanges transatlantiques ne laisse que peu d’espoir à l’Europe de réduire significativement l’importance de cette relation dans un avenir proche.

II. La dépendance financière et monétaire : la cage dorée du dollar

2.1 La domination du dollar : une réalité structurelle

Les gouvernements européens sont de plus en plus inquiets du rôle prépondérant du dollar américain dans le système financier mondial. Cette inquiétude est fondée : les administrations américaines successives ont démontré leur propension à utiliser l’accès à la liquidité en dollars, au réseau SWIFT, et aux marchés financiers américains comme des instruments de pression géopolitique.

Les sanctions contre la Russie en 2022 ont rappelé avec force à quel point la dépendance au dollar peut constituer un levier d’influence considérable.

Pourtant, les marges de manœuvre européennes sont étroites. La Banque centrale européenne a intensifié ses efforts pour promouvoir l’euro comme monnaie de réserve internationale, notamment en développant les accords de swaps de devises et de rachat avec d’autres banques centrales.

Mais l’Union européenne ne dispose pas de l’intégration politique et budgétaire nécessaire à la création d’un marché de la dette profond et liquide, indispensable pour faire de l’euro une véritable alternative au dollar auprès des investisseurs internationaux.

La facilité des transactions transfrontalières en dollars et l’envergure mondiale de cette devise dissuaderont la plupart des acteurs privés d’opter pour d’autres monnaies, à tout le moins à court terme.

2.2 Les systèmes de paiement : une dépendance presque totale

La question des infrastructures de paiement est encore plus préoccupante. Visa et Mastercard représentent environ deux tiers des transactions par carte dans la zone euro. Il est peu probable que les pays européens puissent facilement limiter l’utilisation de ces systèmes dans leurs économies de plus en plus dématérialisées.

L’Europe peine depuis longtemps à développer des technologies de paiement privées locales capables de concurrencer les offres américaines. Les tentatives d’intégration des transferts numériques propres à chaque pays, des paiements en magasin et des alternatives au commerce électronique ont systématiquement buté sur la fragmentation du marché intérieur européen.

De ce fait, il n’existe actuellement aucune technologie européenne comparable pouvant remplacer à grande échelle les systèmes de paiement américains.

La domination précoce des États-Unis et du dollar dans les nouvelles technologies de stablecoins et de jetons numériques risque d’accentuer encore cette dépendance.

Si les acteurs américains s’imposent comme standards dans l’écosystème des monnaies numériques, l’Europe se retrouvera dans la même situation de dépendance que pour les systèmes de paiement traditionnels.

La Banque centrale européenne travaille sur un euro numérique qui serait disponible pour les transactions de détail et offrirait aux entreprises privées et aux institutions financières un moyen sûr de régler les transactions basées sur la blockchain.

Ces projets pourraient, ensemble, jeter les bases d’un système de paiement transfrontalier européen indépendant. Mais ce système ne devrait pas être opérationnel avant la fin de la décennie. La dépendance demeurera donc totale pendant encore plusieurs années.

III. La dépendance énergétique : d’une tutelle à l’autre

3.1 La substitution du gaz russe par le gaz américain

Près de 25 % de l’énergie consommée en Europe provient du gaz naturel. Dans ce domaine, la rupture avec la Russie a été spectaculaire mais elle a créé une nouvelle forme de dépendance. Avant la guerre en Ukraine en début 2022, les gazoducs russes assuraient 40 à 45 % des importations européennes.

Depuis, l’Union a réduit sa consommation de gaz russe d’environ 75 %, ce qui représente l’une des transformations les plus rapides jamais observées dans la géographie énergétique d’un continent. Cette part est tombée à 19 % en 2024, puis à 13 % estimés en 2025. En quelques années, ce qui constituait la colonne vertébrale de l’approvisionnement énergétique européen s’est effondré, forçant le continent à une restructuration d’une ampleur sans précédent dans son histoire énergétique récente.

Cette prouesse n’aurait pas été possible sans les importations de gaz naturel liquéfié américain, qui ont plus que quadruplé entre le début 2022 et 2025. Ces importations ont contribué à stabiliser, puis à faire baisser les prix du gaz dans l’Union après la flambée de 2022-2023. Les États-Unis et la Norvège voisine sont désormais les principaux fournisseurs de gaz naturel de l’Union.

En effet, en quelques années, le gaz naturel liquéfié américain s’est imposé comme la principale variable d’ajustement du système énergétique européen. Selon une analyse publiée en janvier 2026 par l’IEEFA, les importations européennes de GNL en provenance des États-Unis sont passées d’environ 21 milliards de mètres cubes en 2021 à près de 81 milliards en 2025, conduisant les États-Unis à représenter environ 57 % des importations de GNL de l’Union européenne en 2025, et 40% des importations totales de gaz (gazoducs + GNL) de l’UE, une proportion sans précédent.

Cette montée en puissance s’est appuyée sur l’expansion rapide des capacités d’exportation américaines, la flexibilité contractuelle du GNL par rapport aux gazoducs, et l’urgence politique européenne de sécuriser l’approvisionnement à tout prix.

Le gaz, pilier stratégique d’un mix énergétique encore vulnérable

Comprendre l’ampleur de cette dépendance suppose de mesurer la place que le gaz naturel occupe encore dans le système énergétique européen. Malgré les progrès significatifs réalisés dans la décarbonation, le gaz naturel représente encore un quart du mix énergétique européen total et environ 30% du mix électrique et 25% de la consommation primaire (toute industrie confondue).

Son poids va toutefois au-delà de ces chiffres : selon le principe du « merit order », les centrales au gaz, généralement les dernières appelées dans le système de production électrique, déterminent le prix marginal du kilowatt-heure sur le marché de gros européen.

La maîtrise du prix du gaz est donc, indirectement, la maîtrise du prix de l’électricité pour l’ensemble de l’industrie et des ménages européens.

La consommation totale de gaz de l’Union est estimée à environ 330 à 335 milliards de mètres cubes en 2024, en légère remontée par rapport au creux de 2023, mais nettement inférieure aux niveaux d’avant-crise, qui oscillaient entre 350 et 400 milliards.

Les usages se répartissent de manière relativement équilibrée : environ 30 % pour la production d’électricité et de chaleur, 25 % pour les ménages, 25 % pour l’industrie, le solde correspondant aux services et autres usages.

Cette diversité d’utilisations explique pourquoi le gaz demeure un vecteur énergétique stratégique, même dans un contexte de transition accélérée. Les projections à moyen terme suggèrent une poursuite de l’érosion de la demande, vers environ 300 milliards de mètres cubes à l’horizon 2030, à mesure que les renouvelables, l’électrification et les gains d’efficacité prendront le relais.

Mais le gaz conserve un rôle d’énergie d’ajustement indispensable pour absorber l’intermittence des renouvelables.

Une nouvelle dépendance en construction

La trajectoire actuelle donne à réfléchir. Les nouveaux contrats de long terme signés par les opérateurs européens pourraient conduire, selon l’IEEFA, à une situation où 75 à 80 % des importations européennes de GNL proviendraient des États-Unis à l’horizon 2030, tandis que jusqu’à 40 % de l’ensemble des importations de gaz de l’Union pourraient être d’origine américaine, contre environ 27 % en 2025.

Cette nouvelle architecture ne s’est pas construite en dépit des décideurs européens : elle a été politiquement assumée, car elle répondait à une urgence stratégique réelle. Mais elle engage désormais l’Europe sur une trajectoire dont il sera difficile de s’écarter.

Pour renforcer encore ce verrouillage, l’Union a massivement investi dans des capacités de regazéification, la Commission estimant que la capacité d’import de GNL a augmenté de 70 milliards de mètres cubes sur 2023-2024, avec environ 60 milliards supplémentaires prévus entre 2025 et 2030.

Cette infrastructure, une fois construite, oriente structurellement le système énergétique européen vers les flux maritimes, avec toutes les expositions que cela implique : géopolitique des routes, congestions logistiques, concurrence mondiale pour les cargaisons, notamment de la part des acheteurs asiatiques.

Flexible mais pas souverain : le paradoxe du GNL

La nouvelle architecture énergétique européenne repose sur un paradoxe fondamental : le gaz américain est plus flexible que le gaz russe acheminé par gazoduc, mais il n’est pas nécessairement plus souverain.

Le GNL est majoritairement indexé sur les marchés mondiaux, exposant l’Europe à la volatilité des prix internationaux, à la concurrence asiatique en période de forte demande, et aux arbitrages commerciaux des exportateurs américains.

Même lorsque les contrats sont indexés sur le Henry Hub américain, ce qui peut sembler protecteur, l’Union reste exposée au différentiel entre le Henry Hub et le TTF européen, aux tensions sur la logistique mondiale et à la volatilité des marchés spot. En pratique, l’Europe ne maîtrise plus pleinement le prix marginal de son énergie.

Le coût économique de cette transition est considérable. Le GNL américain est structurellement plus coûteux que le gaz acheminé par pipeline, en raison des coûts de liquéfaction, du transport maritime et de la regazéification.

Entre 2022 et mi-2025, l’Union européenne aurait dépensé plus de 110 milliards d’euros pour importer du GNL américain. L’énergie est ainsi devenue un pilier du commerce transatlantique, un facteur de déséquilibre de la balance commerciale et un enjeu implicite de négociation géopolitique. La dépendance énergétique s’est transformée en interdépendance économique asymétrique.

La dépendance de l’Union ne se limite d’ailleurs pas aux volumes : elle s’étend aux capacités d’exportation américaines, aux terminaux de liquéfaction situés sur le sol américain, et aux choix politiques et industriels de Washington.

Des pannes dans les usines de la côte du Golfe ou des vagues de froid soudaines entre Houston et Guangzhou peuvent redessiner la carte des échanges rentables du jour au lendemain. Les exportateurs américains peuvent en outre détourner des cargaisons vers d’autres marchés si le prix le justifie, ou annuler des expéditions si la demande s’effondre, la flexibilité contractuelle jouant dans les deux sens.

Même sans interruption volontaire des flux, Washington peut influencer le marché via l’octroi ou le gel de licences d’exportation, la priorité donnée au marché domestique, ou des choix industriels favorisant d’autres zones géographiques.

L’angle mort de la politique européenne

Cette évolution révèle une tension profonde au cœur de la politique énergétique de l’Union. Le plan REPowerEU vise officiellement à réduire la dépendance aux énergies fossiles importées, à diversifier les sources et à accélérer la transition énergétique. Pourtant, la multiplication des contrats de GNL américain va dans le sens inverse, en verrouillant des volumes fossiles sur plusieurs décennies.

L’IEEFA souligne qu’un investissement équivalent aux engagements pris pour l’achat d’énergie américaine, estimés à environ 750 milliards de dollars d’ici 2028, pourrait permettre d’installer plus de 500 gigawatts de capacités solaires et éoliennes en Europe, réduisant structurellement la dépendance énergétique du continent tout en renforçant sa souveraineté industrielle et climatique.

En définitive, la décision de l’Europe d’échanger le gaz russe contre du GNL américain, plutôt que de s’orienter plus résolument vers les énergies renouvelables, signifie que sa sécurité énergétique reste dépendante de facteurs largement indépendants de sa volonté.

L’Union n’a pas reconquis son autonomie : elle a changé de contrainte. À court terme, le GNL américain a permis d’éviter le choc d’une rupture d’approvisionnement brutale. À long terme, et avec la montée des nouveaux impérialismes, l’énergie redevient un instrument politique à part entière, et la dépendance, un risque stratégique assumé, dont il sera d’autant plus difficile de se défaire que l’infrastructure construite pour l’accueillir plaide chaque jour davantage pour sa propre pérennité.

3.2 Un horizon de dépendance croissante

Le problème est que cette tendance est appelée à s’accentuer. Les pays de l’Union se sont engagés à mettre fin à toutes leurs importations de gaz naturel russe d’ici la fin 2027. Trouver rapidement des alternatives est donc impératif, sous peine de voir les prix s’envoler à nouveau.

Un approvisionnement supplémentaire par gazoduc en provenance de Norvège, d’Algérie ou de la Méditerranée orientale pourrait permettre de compenser partiellement le déficit, mais la grande majorité du volume devra être couverte par des importations de gaz naturel liquéfié, dont les États-Unis constituent de loin le fournisseur le plus compétitif et le plus fiable.

La guerre au Moyen-Orient accentue encore ce défi. Si les frappes de représailles iraniennes contre les installations méthanières du Qatar causent des dommages durables, la majeure partie du GNL consommé par l’Union devra provenir des États-Unis. Washington est parfaitement conscient de cette vulnérabilité.

L’accord de Turnberry en a d’ailleurs fait explicitement un point de négociation. En maintenant sa position sur l’élimination des importations de gaz russe, l’Europe ne réduit pas sa dépendance énergétique extérieure : elle la transfère simplement de Moscou vers Washington.

IV. La dépendance technologique : le déficit structurel européen

4.1 L’échec originel de l’Internet européen

L’histoire technologique de l’Europe se lit comme une longue série d’occasions manquées. Au début de l’ère Internet, le continent n’a pas su créer et développer des entreprises compétitives à l’échelle mondiale capables de rivaliser avec les géants américains Amazon, Google, Meta ou Microsoft.

Les raisons de cet échec sont multiples et bien documentées : fragmentation du marché intérieur, réticence au capital-risque, aversion culturelle à la prise de risque entrepreneurial, lourdeur réglementaire.

Le résultat est que l’Europe dépend aujourd’hui des entreprises technologiques américaines pour de nombreuses opérations commerciales et gouvernementales critiques.

Amazon, Google et Microsoft fournissent actuellement les deux tiers du marché européen du cloud. Les trois quarts des entreprises européennes, et la quasi-totalité des entreprises irlandaises et nordiques, utilisent des logiciels américains.

Les entreprises américaines dominent également la cybersécurité, apportant un soutien crucial à de nombreuses entreprises et administrations de l’Union pour renforcer leur résilience face aux cyberattaques russes et autres formes de guerre hybride.

La dépendance de l’Europe au cloud américain constitue aujourd’hui l’un des angles morts les plus critiques de sa souveraineté économique, technologique et géopolitique.

Derrière la montée en puissance du numérique, de l’IA, de la dématérialisation administrative et de la cybersécurité se cache une réalité simple : l’infrastructure qui soutient l’économie européenne est majoritairement contrôlée par des acteurs non européens, essentiellement américains.

Cette dépendance ne se limite pas à un enjeu de parts de marché ; elle touche à la capacité de décision, de résilience et d’autonomie stratégique du continent.

En cas de guerre hybride, le point de vulnérabilité maximal des Européens, et qui subirait les impacts les plus lourds, serait l’infrastructure numérique, avec ses nombreuses couches matérielles et logicielles.

Les deux piliers de l’infrastructure indispensable, et pourtant peu visible, de notre vie numérique sont les réseaux de télécommunications et le Cloud.

Les systèmes d’information et les bases de données massives de notre vie numérique se trouvent dans ces centres gigantesques, composés d’infrastructures physiques, de connectivité, d’énergie, de supercalculateurs, ainsi que de nombreuses couches de logiciels et d’outils informatiques sophistiqués, y compris d’intelligence artificielle.

Ces logiciels constituent la valeur ajoutée du Cloud. Ils demandent beaucoup d’investissements et d’innovation et sont au centre d’une compétition commerciale féroce, mais aussi, et peut-être surtout, d’une compétition pour le contrôle des données.

Alors que les réseaux de télécommunications sont déployés physiquement en Europe et sont en majorité opérés par des entreprises européennes, le Cloud est détenu et opéré pour environ 65 % par trois entreprises américaines : Google, Microsoft et Amazon.

Certes, les centres de données peuvent être physiquement situés en Europe ou aux États-Unis. Mais les couches logicielles qui apportent la valeur ajoutée du Cloud restent contrôlées par ces entreprises de la Big Tech. L’Europe est aujourd’hui dépendante de celles-ci, comme des lois américaines auxquelles elles sont soumises.

Sur le plan strictement économique, la domination est sans ambiguïté. Le marché européen du cloud représente aujourd’hui environ 60 à 65 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel, avec une croissance à deux chiffres portés par les entreprises, les administrations et les services publics.

Pourtant, plus de 70 % du marché est contrôlé par trois acteurs américains : Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud. Sur le segment le plus stratégique, l’infrastructure cloud (IaaS et PaaS), cette domination dépasse même 80 %, laissant aux fournisseurs européens une part résiduelle, souvent concentrée sur des niches nationales ou sectorielles.

Dans le cloud, la part de marché des hyperscalers américains (Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud) ne cesse de progresser, passant de 60 % en 2017 à plus de 70 % en 2024, d’après Synergy Research Group. Plus inquiétant encore pour les acteurs européens, les géants américains captaient en 2022 80 % de la croissance du secteur.

Celles-ci captent 83 % des dépenses liées aux logiciels et services cloud à usage professionnel en Europe, soit 265 milliards d’euros par an, selon une étude commandée par le Cigref en avril 2025, ce qui limite le développement d’alternatives européennes.

Ils fournissent généralement les solutions les plus complexes et à plus forte valeur ajoutée, qui sont aussi les plus difficiles à remplacer. Les principaux fournisseurs européens sont SAP, Deutsche Telekom et OVH avec environ 2 % de part de marché chacun. Ils sont suivis par Telecom Italia, Orange Business et une myriade de petits acteurs.

De plus, l’UE ne dispose guère de substitut européen pour certains logiciels ou systèmes de paiement numérique (Visa, Mastercard, American Express, PayPal, ApplePay), ainsi que pour les crypto-monnaies, qui sont principalement américaines.

L’UE est également dépendante des systèmes d’exploitation américains, pour les ordinateurs comme pour les téléphones portables, et des applications commerciales américaines (planification des ressources de l’entreprise, gestion de la relation client, comptabilité et finance, …).

En outre, toutes les fonctionnalités ne sont pas développées au sein d’une seule application. Elles sont composées de multiples micro-services qui communiquent dans un système de réseau très complexe.

La défaillance d’un micro-service sur lequel il y a une forte dépendance peut avoir un effet domino sur d’autres services, voire sur toute l’application.

Ces entreprises peuvent être contraintes d’interrompre leurs services ou d’en restreindre l’accès pour des raisons politiques ou juridiques. La suspension de l’accès à la messagerie électronique par Microsoft pour les organisations internationales et la panne d’AWS d’octobre 2025, qui a perturbé les services publics dans toute l’Europe, illustrent comment des décisions externes peuvent impacter les opérations nationales.

L’impact d’une panne de courant majeure sur les services de cloud computing a également été démontré lorsque l’Espagne, le Portugal et une partie du sud-ouest de la France ont subi une coupure de courant massive en avril 2025.

Alors que ces interdépendances sont inhérentes aux nouvelles applications de l’IA, le périmètre même de la sécurité économique ne cesse de s’accroître et appellent une approche plus granulaire qui puisse tenir compte des effets de réseau.

Outre l’hébergement de données (Amazon, Microsoft et Google), les géants des Etats-Unis dominent la recherche en ligne (Google), les assistants d’IA (OpenAI, Google et Meta), les environnements mobiles (Google et Apple) et de bureau (Microsoft), les réseaux sociaux et la vidéo (Meta, X et YouTube)…

Plus récemment, l’importance du cloud, du chiffrement et de l’intelligence artificielle, ainsi que l’émergence potentielle de l’informatique quantique ultrarapide, ont fait prendre conscience aux Européens que cette dépendance a des conséquences importantes et potentiellement durables sur leurs propres industries et économies, y compris dans des secteurs bien au-delà du seul secteur technologique.

Par ricochet, le monopole américain dans le cloud et sa domination dans le secteur des logiciels présente des effets pervers pour les entreprises européennes. Le premier d’entre eux est la hausse continue des prix, du fait de l’enfermement des entreprises dans les écosystèmes des géants américains.

D’après les données récoltées par l’étude et les entretiens réalisés par Asterès auprès de directions informatiques de grands groupes européens, le prix des services de « cloud-logiciel » américains augmente d’environ 10 % par an en moyenne.

Or, si ces hausses de prix se maintenaient au rythme de 10 % par an, les 264 milliards d’euros dépensés aujourd’hui par les entreprises européennes pourraient devenir plus de 500 milliards d’euros dans dix ans. « Si les gains de productivité européens sont siphonnés par des entreprises américaines, la ponction de valeur est énorme pour l’économie européenne et sa balance commerciale. À quel moment cette situation devient-elle insoutenable pour les grands groupes et pour nos politiques ? », interroge Henri d’Agrain, le délégué général du Cigref.

Si l’estimation du Cigref et d’Antarès est forcément imparfaite en raison de la difficulté d’obtenir des données fiables, l’étude estime que son chiffrage du coût des dépendances numériques de l’Europe est minimal. « C’est une première approche, qui se limite au cloud et aux logiciels, domaines où nous avons pu, en combinant différentes sources de données et des entretiens avec des directions de service informatique, aboutir à une estimation que nous jugeons fiable », décrit Henri d’Agrain.

Mais les achats de services et de logiciels menés par des particuliers et des administrations ne sont pas évalués, tout comme ceux des entreprises pour le hardware, le marketing, la publicité, ou encore les services comme Netflix, qui sont également d’autres indicateurs de la toute-puissance américaine dans les usages des Européens.

Cette situation est d’autant plus préoccupante que l’adoption du cloud en Europe s’accélère rapidement. Plus d’une entreprise européenne sur deux utilise désormais des services cloud payants, et cette proportion est encore plus élevée dans les secteurs critiques : finance, énergie, santé, défense, télécoms et administration publique.

Le cloud n’est plus un simple outil d’optimisation IT ; il est devenu l’ossature opérationnelle de l’économie numérique européenne. Dès lors, la dépendance n’est pas conjoncturelle, elle est structurelle et cumulative.

La dépendance européenne est également technologique. Les hyperscalers américains ne vendent pas uniquement de la capacité de calcul ou du stockage ; ils imposent des écosystèmes complets, reposant sur des services managés, des API propriétaires, des outils de cybersécurité, des briques d’IA et des plateformes de données étroitement intégrées.

Cette architecture crée un phénomène de lock-in massif : plus une organisation s’appuie sur ces services avancés, plus le coût technique, financier et temporel d’une migration devient prohibitif. La dépendance n’est donc pas seulement contractuelle ; elle est architecturale.

Le cœur géo-économique du problème tient à la nature même du cloud moderne : ce n’est plus une simple location de serveurs. Les hyperscalers vendent des environnements intégrés (bases de données managées, IA, cybersécurité, observabilité, data platforms) qui produisent un effet de verrouillage.

Plus une entreprise grimpe dans la pile de services (PaaS/IA), plus sa capacité de sortie diminue, parce que les applications, les données, les workflows et les compétences internes se calent sur des services propriétaires. Dans un rapport de force, ce verrouillage se transforme en pouvoir de marché : pouvoir de pricing, de conditions d’usage, de calendriers technologiques, et de priorisation des clients.

À cela s’ajoute une dimension juridique et politique souvent sous-estimée. Les fournisseurs cloud américains restent soumis au droit américain, y compris lorsqu’ils opèrent des data centers sur le sol européen.

Le principe d’extraterritorialité du droit américain, combiné à certaines législations spécifiques, signifie que des données hébergées en Europe peuvent théoriquement être accessibles aux autorités américaines dans certains cadres juridiques.

En effet, les services cloud américains sont soumis à des contrôles à l’exportation, à des sanctions et à des impératifs politiques qui peuvent prévaloir sur les contrats clients.

Ces dernières années, on a constaté des cas où des entreprises technologiques américaines ont restreint ou suspendu leurs services à des organisations internationales sous la pression de gouvernements. De tels incidents soulignent que la continuité numérique de l’Europe peut être perturbée par des décisions prises bien au-delà de sa juridiction.

En effet, si l’Europe s’inquiète à ce point de sa dépendance aux clouds américains, c’est principalement en raison des textes juridiques américains comme le Cloud Act par exemple qui conditionne l’utilisation de ces clouds. “C’est une législation américaine qui donne une espèce de portée extraterritoriale aux Etats-Unis. Cela donne un accès indirect aux autorités américaines, via néanmoins le système judiciaire, aux données qui seraient stockées dans des infrastructures, certes localisées géographiquement en Europe, mais en réalité appartenant à des institutions, sous contrôle ou sous juridiction américaine, comme Microsoft ou Amazon”, détaille Nicolas Van Zeebroeck, professeur d’économie et de stratégie numérique à la Solvay Brussels School of Economics de l’Université libre de Bruxelles.

Cette situation crée une tension permanente entre les exigences européennes de protection des données, de souveraineté numérique et de sécurité nationale, et la réalité du contrôle juridique exercé en amont sur les fournisseurs.

Tant que la stabilité du cadre de protection des données entre l’UE et les États-Unis reste incertaine, les entreprises européennes qui font appel à des fournisseurs américains de services de cloud pour stocker ou traiter les données de clients européens n’ont pas de garantie de conformité GDPR et s’exposent à des risques juridiques et financiers.

Si les Etats-Unis ne se conformaient plus aux règles européennes sur le traitement des données, la sécurité des transferts de données ne serait plus assurée. Outre le risque de surveillance ou de transfert de l’accès à des données personnelles et commerciales européennes collectées par les grands fournisseurs américains de cloud, des mesures coercitives interdisant l’accès à ces données n’est pas à exclure.

La dépendance au cloud américain est aussi une dépendance macroéconomique. En externalisant massivement son infrastructure numérique vers des acteurs étrangers, l’Europe exporte une part croissante de la valeur ajoutée stratégique de son économie numérique : marges, R&D, standards technologiques, pouvoir de fixation des prix et capacité d’innovation systémique.

Alors même que la demande européenne explose, la captation de valeur se fait largement hors du continent. Cette asymétrie affaiblit la base industrielle européenne et réduit sa capacité à faire émerger des champions globaux du cloud.

Sur le plan géopolitique, cette dépendance devient un facteur de vulnérabilité. Dans un monde marqué par la fragmentation, la montée des sanctions, les tensions transatlantiques récurrentes et la politisation croissante des chaînes de valeur, le cloud n’est plus neutre.

Il constitue une infrastructure critique, au même titre que l’énergie, les télécoms ou les systèmes de paiement. Une restriction d’accès, un durcissement réglementaire, un conflit juridique ou une escalade géopolitique pourrait avoir des effets systémiques immédiats sur l’économie européenne.

Face à ce constat, l’Europe a engagé plusieurs réponses, mais celles-ci restent à ce stade insuffisantes. Des initiatives comme GAIA-X visent à créer des standards d’interopérabilité, de portabilité et de gouvernance des données, mais elles ne constituent pas une alternative industrielle directe aux hyperscalers.

Les projets de « cloud de confiance » et de certifications nationales améliorent la sécurité pour certains usages sensibles, sans résoudre le problème central du contrôle technologique et juridique.

Enfin, les offres dites « souveraines » proposées par les hyperscalers eux-mêmes en Europe témoignent surtout de leur capacité d’adaptation… et de la profondeur de la dépendance existante.

En effet, Amazon Web Services (AWS), la division de services et de solutions informatiques du géant américain du commerce en ligne, a développé un cloud, un espace de stockage de données, conçu spécialement pour l’Europe. On appelle ça un cloud souverain.

La société américaine promet une infrastructure indépendante du reste de son cloud mondial afin d’y héberger les données sensibles de l’Union européenne. Le tout géré uniquement par du personnel européen. Il y a un peu plus de six mois, Microsoft, grand concurrent d’AWS dans les services de cloud, avait déjà adopté la même stratégie.

Néanmoins, les infrastructures restent conçues par des sociétés américaines. “Ce n’est pas seulement une question de géographie et d’où sont situées ces infrastructures. En Europe, c’est déjà très bien, et qu’on nous garantisse que les données restent en Europe, c’est très bien. Mais est-ce suffisant à partir du moment où les opérateurs de ces infrastructures sont toujours finalement des entreprises américaines ?”, précise Nicolas Van Zeebroeck.

Dans les infrastructures numériques, la préoccupation vient aussi des câbles sous-marins, ces artères de fibre optique reposant au fond des mers, indispensables au bon fonctionnement d’Internet.

Les américains Meta, Google, Microsoft ou Amazon sont aujourd’hui centraux dans les liaisons entre les Etats-Unis et l’Europe. Or sans elles les Européens ne pourraient plus accéder à leurs services, auxquels particuliers et entreprises se sont largement convertis. Ce qui alimente des craintes liées à d’éventuelles coupures, volontaires ou accidentelles, de ces infrastructures.

En un peu plus de dix ans, les géants du Net ont damé le pion aux consortiums d’opérateurs télécoms, qui avaient auparavant la main sur ces infrastructures critiques.

D’après le site spécialisé TeleGeography, 11 des 21 câbles sous-marins entre les Etats-Unis et l’Europe, qui coûtent chacun plusieurs centaines de millions d’euros, sont la propriété d’acteurs américains. Parmi eux, Google ne possède pas moins de quatre liaisons transatlantiques entièrement réservées à ses services, quand Meta détient des participations dans quatre câbles.

Mais la France peut se prévaloir de sérieux atouts dans ce secteur stratégique : l’Etat possède d’abord le seul fabricant européen de câbles sous-marins, Alcatel Submarine Networks.

En plus de son usine à Calais (Pas-de-Calais), celui-ci dispose d’une flotte de sept navires, dont deux sont destinés aux réparations ou à la maintenance des câbles. Dans ce domaine, la France peut également compter sur les sept bateaux d’Orange Marine, la filiale spécialisée de l’opérateur télécoms.

En réalité, la dépendance européenne au cloud américain n’est pas un accident, mais le résultat de choix cumulés : sous-investissement dans l’infrastructure numérique, fragmentation des marchés nationaux, préférence pour l’efficacité à court terme plutôt que pour la résilience à long terme, et absence d’une véritable stratégie industrielle paneuropéenne du cloud.

Qui plus est, cette situation est aussi le résultat d’une culture américaine plus favorable à l’innovation, qu’il s’agisse du venture capital qui finance des startups développant des applications en Cloud ou des entreprises traditionnelles qui n’hésitent pas à adopter massivement de nouvelles pratiques beaucoup plus rapidement que les entreprises européennes.

De plus, vient l’intégration du marché américain, qui permet à toute entreprise technologique de s’adresser sans nécessité d’adaptation et de traduction, et surtout sans adaptation réglementaire, à 350 millions de consommateurs potentiels.

Cet avantage concurrentiel d’échelle est particulièrement important pour les services numériques, où les coûts sont en général fixes et donc où chaque client supplémentaire représente un coût quasi-nul.

Après le développement rapide des services propres d’Amazon, Google et Microsoft, et de l’infrastructure Cloud qui était d’abord nécessaire pour ces services, une intégration verticale a été mise en place par les acteurs nord-américains.

La rente obtenue par la position quasi-monopolistique dans les services numériques leur a permis d’étendre le Cloud et de le proposer à toutes les entreprises, et aux gouvernements, pour héberger leurs données et leur systèmes informatiques.

C’est ainsi que s’est construite la position dominante des hyperscalers. Des pratiques de financement croisé monopolistiques, notamment mises en œuvre par Amazon, ont été pointées par un rapport du Congrès américain, et par l’Autorité de Concurrence en France en 2023, mais ces signalements sont restés sans conséquences.

D’énormes investissements disponibles ont permis aux géants hyperscalers de construire des avantages concurrentiels, puis graduellement de s’étendre à d’autres domaines annexes, afin de devenir encore plus puissants et indépendants : des câbles sous-marins aux datacenters, de l’énergie aux processeurs et aux modèles d’IA.

C’est ici que l’on touche au cœur de la géo-économie : l’Europe dépend d’acteurs américains pour stocker et traiter une partie croissante de ses données, tandis que les États-Unis disposent d’un levier potentiel, juridique, technique, ou commercial, sur ces mêmes acteurs.

Dans une relation transatlantique stable, ce levier reste théorique. Dans un environnement de tensions commerciales ou de divergences stratégiques, il peut devenir un outil implicite de négociation, ou au minimum un facteur d’incertitude qui pèse sur la liberté d’action européenne.

La dépendance au cloud devient alors comparable à une dépendance énergétique : la question n’est pas “est-ce que l’autre va couper demain ?”, mais “est-ce que l’autre a la capacité de faire pression si l’équilibre politique se dégrade ?”.

Cette dépendance s’inscrit aussi dans une logique de captation de valeur et de standard-setting. Les hyperscalers façonnent les standards de facto : outils, interfaces, pratiques de sécurité, frameworks IA, services de données.

Cela structure les marchés aval (cybersécurité, logiciels, intégrateurs, formation) et renforce la puissance d’entraînement américaine. En géo-économie, celui qui fixe les standards fixe souvent les conditions de concurrence. L’Europe, en étant consommatrice nette de cloud, risque de devenir également consommatrice nette de standards, donc de perdre du terrain sur l’innovation systémique.

La question devient encore plus sensible à mesure que l’économie se “cloudifie” dans les secteurs critiques. Ce n’est pas seulement une question de messagerie ou de stockage : c’est la finance, la santé, l’énergie, la défense, les administrations, et désormais l’IA. Eurostat souligne aussi une progression vers des usages plus sophistiqués chez les entreprises, ce qui accroît la dépendance à des briques cloud avancées (bases de données, plateformes de développement, sécurité).

Or, plus les usages sont avancés, plus la substituabilité diminue. Le cloud devient alors une infrastructure stratégique, et l’absence d’alternative européenne compétitive se transforme en risque systémique pour la résilience.

Le scénario central pour l’Europe n’est pas un “blackout” du cloud, mais une combinaison de risques plus réalistes : durcissement des conditions contractuelles, hausse des prix sur des services devenus non substituables, contraintes réglementaires extraterritoriales, exigences de conformité changeantes, et dépendance accrue aux choix industriels d’acteurs extra-européens (feuille de route IA, sécurité, architecture).

Dans un environnement de tensions commerciales, l’UE pourrait aussi se retrouver en position de faiblesse : difficile de menacer efficacement un acteur si l’on n’a pas d’alternative crédible pour ses administrations et ses secteurs critiques. C’est la définition même d’une dépendance géo-économique.

Corriger cette trajectoire nécessitera non seulement des investissements massifs, mais aussi une redéfinition du rapport entre performance économique, souveraineté technologique et sécurité stratégique.

En conclusion, la question n’est pas de savoir si l’Europe doit utiliser le cloud, elle n’a pas d’alternative crédible à la numérisation. La vraie question est qui contrôle l’infrastructure du XXIe siècle.

Tant que l’Europe restera structurellement dépendante du cloud américain, sa souveraineté économique et politique restera partielle. Le cloud est devenu un instrument de puissance. Ne pas en maîtriser les fondations, c’est accepter une dépendance stratégique durable dans un monde où la technologie est désormais un levier géopolitique central.

4.2 L’intelligence artificielle : une nouvelle fracture annoncée

Avec les progrès de l’intelligence artificielle, le risque est que l’Union redevienne principalement cliente, plutôt que fournisseur, de technologies de pointe. Les investissements massifs des entreprises américaines dans l’IA, de l’ordre de plusieurs centaines de milliards de dollars sur les prochaines années, creusent chaque jour davantage l’écart technologique.

Les entreprises européennes qui n’intègrent pas ces outils dans leurs processus subiront un désavantage compétitif croissant. Mais intégrer les outils d’IA américains, c’est aussi approfondir la dépendance technologique que l’on cherche à réduire.

La Commission européenne doit présenter au printemps 2025 un paquet « souveraineté technologique » visant à réduire la dépendance du continent aux technologies non européennes, notamment dans le cloud computing, l’intelligence artificielle et les semi-conducteurs.

Mais la réalisation de cet objectif implique des compromis douloureux. Rendre les biens et services numériques européens compétitifs face aux offres américaines est une entreprise extrêmement coûteuse, dont les coûts devront être supportés soit par les contribuables européens, soit par les entreprises européennes elles-mêmes, réduisant ainsi leur capacité globale d’investissement.

4.3 La réponse réglementaire et ses limites

La réaction européenne à la domination technologique américaine a emprunté jusqu’ici principalement la voie réglementaire. Les autorités ont adopté des mesures significatives : interdictions nationales concernant l’utilisation des réseaux sociaux par les enfants, réglementation européenne des plateformes numériques imposant aux fournisseurs des obligations en matière de responsabilité, de modération des contenus, de transparence, d’interdiction des ventes groupées et de concurrence loyale.

Le gouvernement français, par exemple, a ordonné à ses fonctionnaires de cesser d’utiliser les services de visioconférence américains Zoom et Microsoft Teams, au profit de solutions nationales. D’autres institutions et agences publiques européennes ont migré leurs opérations vers des logiciels libres, non américains et moins coûteux.

Ces mesures sont populaires auprès des électeurs européens et devraient se poursuivre. Mais le contrôle réglementaire, aussi volontariste soit-il, ne suffit pas à réduire la domination des entreprises américaines sur l’infrastructure cloud, les logiciels d’entreprise, la conception de semi-conducteurs et l’IA en Europe. Il crée des coûts et des frictions, pas des alternatives.

Quelques entreprises technologiques européennes, comme la société française d’intelligence artificielle Mistral, pourraient bénéficier d’un avantage concurrentiel sur le marché de l’Union, car certains clients régionaux, notamment des gouvernements, privilégient l’autonomie technologique.

Mais la grande majorité des consommateurs, publics comme privés, ne seront ni disposés ni en mesure de payer les frais plus élevés pratiqués par ces entreprises pour obtenir cette indépendance. Les économies d’échelle des acteurs établis, les effets de réseau des plateformes à large base d’utilisateurs, et la grande familiarité des Européens avec les produits américains constituent des barrières à l’entrée considérables. Pour réussir commercialement, les nouveaux entrants européens doivent proposer des produits manifestement supérieurs aux offres existantes, ce qui représente un défi technique considérable.

V. La dépendance militaire : la tutelle la plus profonde

5.1 Un inventaire des dépendances capacitaires

Si la dépendance économique et technologique de l’Europe est préoccupante, la dépendance militaire est structurellement encore plus profonde. L’idée qu’un continent pourrait facilement et rapidement devenir totalement indépendant des États-Unis en matière de défense n’est tout simplement pas crédible à court terme.

L’Europe dépend fortement des systèmes de défense antimissile américains, notamment Patriot, THAAD et SM-3. Il n’existe aujourd’hui aucun équivalent européen complet à la défense antimissile balistique américaine, et les stocks d’intercepteurs dépendent entièrement des chaînes d’approvisionnement américaines.

Dans le domaine de la puissance aérienne, le F-35 sous-tend les capacités de nombreux pays européens membres de l’OTAN. Or, les mises à jour logicielles du F-35 sont contrôlées par Washington, les fichiers de données de mission et les systèmes de ciblage appartiennent à des entités américaines.

Même les avions de combat européens, tels que le Rafale ou l’Eurofighter, dépendent en partie de l’intégration d’armes américaines, comme le missile AMRAAM, dont le remplacement par des équivalents européens serait un processus long et complexe.

Les dépendances capacitaires ne s’arrêtent pas aux plateformes. Les États-Unis dominent le logiciel de défense en termes de fonctionnalité et de qualité. L’Europe manque cruellement d’un cloud militaire souverain et d’écosystèmes de données défense comparables.

Les capacités ISR, c’est-à-dire le renseignement, la surveillance et la reconnaissance, sont largement dirigées ou conditionnées par les outils américains. Les communications par satellite dépendent fortement de la technologie américaine. Les flottes de ravitaillement en vol air-air dépendent des capacités et du soutien de Washington.

Les réseaux C4ISR, qui désignent les systèmes de commandement, contrôle, communications, informatique, renseignement, surveillance et reconnaissance, sont profondément intégrés aux architectures américaines.

Les micro-puces avancées et l’électronique qui sous-tendent missiles, radars et systèmes de guerre électronique sont en grande partie d’origine américaine.

Enfin, les systèmes navals, notamment l’intégration Aegis, dépendent eux aussi de la technologie américaine.

En chiffres synthétiques, deux tiers des importations d’armes des membres européens de l’OTAN proviennent des États-Unis. Ce ratio illustre une réalité que les augmentations de budgets défense ne peuvent pas, à elles seules, corriger.

5.2 Les raisons d’espérer sur le volet militaire

Pourtant, c’est précisément sur le terrain de la défense que les dirigeants européens ont le plus clairement engagé une réorientation stratégique. Les dépenses de défense sont en forte hausse, notamment dans les pays d’Europe du Nord et de l’Est.

L’Europe finance désormais une part significative de la défense de l’Ukraine face à la Russie, et elle poursuit une intégration croissante avec le secteur militaro-industriel ukrainien en pleine expansion, secteur qui a accumulé en temps réel une expérience du combat de haute intensité sans équivalent en Occident.

Ces développements sont réels et significatifs. Ils dessinent les contours d’une industrie de défense européenne plus ambitieuse et d’une culture stratégique continentale plus autonome. Mais il convient de ne pas se leurrer sur les délais. Passer d’une augmentation des budgets défense à une véritable indépendance capacitaire prendra des décennies, pas des années.

5.3 Le problème du leadership stratégique

Au-delà des équipements et des capacités matérielles, il existe une dimension encore plus difficile à quantifier et à remplacer : le leadership stratégique. Ce que les États-Unis apportent à l’OTAN, au-delà de la puissance militaire brute, c’est la capacité à formuler une stratégie collective, à maintenir la cohésion de l’alliance en arbitrant les divergences entre membres, et surtout à imposer la volonté politique d’agir lorsque cela est nécessaire.

Ce leadership est parfois désigné sous le terme, un peu galvaudé mais pertinent, d’« hégémonie bienveillante ».

Or, aucun pays européen n’est en mesure de fournir ce type de leadership à l’échelle continentale. La France dispose de l’ambition et du discours, mais pas des ressources ni de la crédibilité militaire pour imposer ses vues à l’ensemble du continent.

L’Allemagne a la puissance économique mais une tradition de réserve stratégique profondément ancrée. Le Royaume-Uni, sorti de l’Union, reste un partenaire de sécurité majeur mais n’est plus un acteur de l’architecture institutionnelle européenne.

La Pologne monte en puissance militaire mais ne dispose pas encore du soft power nécessaire pour structurer les choix stratégiques du continent. Sans un tel leadership, l’Europe peine à agir de manière collective, comme l’ont démontré les premières années du conflit ukrainien et les tergiversations sur les livraisons d’armements.

Cette lacune de leadership stratégique est peut-être la dépendance la plus profonde et la moins susceptible d’être résolue à court terme. Elle ne se comble pas par des dépenses supplémentaires ni par des accords industriels : elle requiert une maturité politique et une volonté de partager la souveraineté que les États membres de l’Union n’ont pas encore manifestée de façon suffisamment convaincante.

VI. La logique du secteur privé face au risque de découplage

L’une des contradictions fondamentales de la stratégie européenne d’autonomisation est que les gouvernements peuvent modifier les règles, mais pas directement la logique commerciale des acteurs privés.

Les décisions d’approvisionnement des entreprises européennes restent fondées sur des calculs de coûts et de risques qui n’intègrent pas nécessairement les préférences géopolitiques de leurs gouvernements.

En matière de défense et de sécurité nationale, les actions de Trump ont certes contraint les gouvernements à prendre au sérieux l’hypothèse d’un retrait brutal de l’aide américaine. Mais le secteur privé européen fonde encore ses choix sur des scénarios bien moins extrêmes.

Un retour à une relation transatlantique plus stable, telle qu’elle prévalait avant le second mandat de Trump, demeure une issue possible. Tant que cette perspective subsiste, de nombreuses entreprises européennes préfèrent attendre avant de procéder à une réorientation de leurs approvisionnements, dont les coûts sont certains et les bénéfices incertains.

Les gouvernements européens disposent de peu d’outils pour modifier cette logique commerciale à court terme, hormis l’imposition de réglementations contraignantes, dont les effets peuvent être contre-productifs si elles dégradent la compétitivité des entreprises européennes sur les marchés mondiaux.

VII. La hiérarchie des urgences et les voies de sortie

7.1 Ce qui est possible à long terme

L’Europe n’est pas condamnée à une dépendance perpétuelle. Plusieurs évolutions sont envisageables sur un horizon décennal. Un futur système de paiement numérique en euros pourrait constituer une alternative crédible à l’infrastructure financière américaine.

Des technologies européennes capables de concurrencer les offres américaines pourraient émerger dans certains segments, notamment l’intelligence artificielle souveraine ou la cybersécurité. Le réseau croissant d’accords de libre-échange contribuera progressivement à diversifier les flux commerciaux du continent.

Et l’intégration militaro-industrielle européenne, accélérée par la guerre en Ukraine, finira par produire des capacités qui réduiront, sur certains segments, la dépendance aux équipements américains.

7.2 La hiérarchie des urgences

Mais si la priorité actuelle de l’Europe demeure sa compétitivité et sa croissance économique, toute stratégie soucieuse des coûts l’obligera à continuer de dépendre de l’innovation et des ressources économiques américaines à des niveaux proches de ceux d’aujourd’hui.

L’économie de la dépendance est aussi une économie de la rationalité : les entreprises et les consommateurs choisissent les produits et services américains non par idéologie ou par ignorance, mais parce qu’ils sont meilleurs, moins chers et plus interopérables que leurs substituts européens. Changer cette réalité requiert des investissements massifs sur une longue durée.

La vraie hiérarchie des urgences est peut-être la suivante. La dépendance militaire est la plus dangereuse parce qu’elle concerne directement la survie du continent face à une menace existentielle russe.

Elle est aussi celle sur laquelle les gouvernements européens agissent le plus concrètement, notamment via le soutien à l’Ukraine. La dépendance technologique est la deuxième urgence : elle déterminera la compétitivité économique et la puissance relative de l’Europe dans les décennies à venir.

La dépendance commerciale et financière, bien que réelle, est aussi celle qui bénéficie d’une forme de réciprocité, les entreprises américaines ayant un intérêt évident à préserver l’accès au marché européen.

7.3 La réciprocité comme levier

Le choix de l’Europe de continuer à utiliser les biens, services et technologies américains ne résulte pas uniquement d’une dépendance unilatérale. Il témoigne également de la conscience que l’accès au marché européen génère d’énormes profits pour les entreprises américaines dans des secteurs clés.

Ce n’est pas une relation de sujétion pure : c’est une interdépendance dans laquelle l’Europe dispose de leviers qu’elle sous-utilise encore.

La menace crédible d’une réglementation renforcée, d’un soutien fiscal aux alternatives européennes, ou d’une fermeture partielle des marchés publics aux fournisseurs américains peut modifier les calculs des acteurs privés et des gouvernements américains.

Conclusion : accepter le réel en attendant l’alternatif

La dépendance économique de l’Europe envers les États-Unis est moins source d’inquiétude immédiate que sa dépendance militaire. En prenant au sérieux la menace russe et en investissant massivement dans sa défense aux côtés de l’Ukraine, le continent s’attaque à sa vulnérabilité la plus pressante.

Avec la sécurité ainsi mieux maîtrisée, le maintien d’une relation économique globalement inchangée avec les États-Unis devient un risque acceptable, du moins à court terme.

Cela ne signifie pas que l’Europe doit renoncer à son ambition d’autonomie. Mais cette ambition doit être conduite avec lucidité sur les délais réels, les coûts véritables et les contradictions inhérentes à toute stratégie de découplage partiel dans une économie mondiale intégrée. Les mots de Jean Monnet, l’un des architectes de la construction européenne, résonnent peut-être ici avec une pertinence renouvelée : les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité, et ils ne voient la nécessité que dans la crise.

La crise du second mandat Trump a peut-être fourni à l’Europe la nécessité qui lui manquait. Reste à savoir si elle produira le changement à la hauteur de l’enjeu.

Les derniers articles de Vincent Barret