
Pendant des années, le crédit privé a incarné la promesse d'un rendement supérieur, hors des circuits bancaires traditionnels et des turbulences des marchés cotés. Aujourd'hui, ce marché estimé à 2 000 milliards de dollars aux États-Unis et 500 milliards d'euros en Europe, entre dans une zone de turbulences qui n'a plus rien d'anecdotique. Et les noms qui vacillent sont ceux que l'on croyait intouchables.
Le signal le plus retentissant est venu de Blackstone. Son fonds phare BCRED, pesant 82 milliards de dollars, a enregistré 3,7 milliards de dollars de retraits au premier trimestre 2026, soit 7,9 % de ses actifs, dépassant son plafond habituel de 5 %.
Pour honorer toutes les demandes, Blackstone a dû mobiliser près de 250 millions de dollars de capital propre, dont 150 millions apportés personnellement par plus de 25 hauts dirigeants de la firme. Un geste fort, mais qui n'est pas passé inaperçu. Les analystes de JPMorgan ont qualifié cet épisode d'« expression significative du pessimisme croissant des investisseurs à l'égard du crédit direct »
Blue Owl a connu un sort encore plus sévère. La firme a dû racheter 15 % des parts en circulation d'un de ses fonds pour rembourser ses investisseurs, et a mis fin aux versements trimestriels réguliers d'un autre véhicule. Chez BlackRock, les retraits ont été bloqués sur son fonds HPS de 26 milliards de dollars. Morgan Stanley a reçu des demandes de rachat représentant près de 11 % des parts de son fonds North Haven Private Income. En quelques semaines, c'est tout le secteur qui s'est mis à grincer simultanément.
Fin 2025, une série de défauts a fait les gros titres de la presse. Les faillites de l'équipementier automobile américain First Brands Group et de Tricolor Holdings, spécialisé dans les crédits auto à risque (subprime), ont suscité une large revue du marché du crédit, certains investisseurs appréhendant ces événements comme une fin de cycle.
Les premières secousses se sont faites immédiatement ressentir. En novembre dernier, le gestionnaire Blue Owl limitait les retraits sur l’un de ses fonds de dette privée en réponse à des demandes de rachat massives.
Côté valorisation, Blackstone a déprécié le prêt accordé à Medallia, une société de logiciels détenue par Thoma Bravo, à 78 % de sa valeur nominale, avant que ce prêt ne soit reclassifié en actif distressed, illustrant crûment comment une valorisation comptable peut masquer une réalité bien plus dégradée.
JPMorgan, de son côté, ne se contente plus de commenter. La banque a commencé à réduire la valeur des collatéraux garantissant certains prêts aux fonds de crédit privé, notamment dans le secteur des logiciels, resserrant concrètement les conditions de financement du secteur.
Le software traverse une période d’attentisme, sur fond de craintes croissantes liées aux risques de disruption de l’intelligence artificielle. Les investisseurs s’interrogeant sur l’impact potentiel de l’IA sur les marges et les perspectives de croissance. Le crédit privé a massivement investi dans les sociétés de logiciels ces dernières années, cette industrie comptait l’an passé pour près de 20 % des investissements en dette privée. Si des défauts venaient à se réaliser, la chute de la valorisation des actions pourrait entraîner des difficultés de refinancement.
Le taux de défaut est surveillé comme le lait sur le feu. Sans oublier qu’une importante partie du financement des investissements dans l’IA provient des acteurs de la dette privée sur des besoins estimés à plusieurs milliers de milliards de dollars.
En outre, selon un article du Financial Times paru en novembre 2025, les procureurs américains étaient en train de mener l’enquête sur des sociétés de télécommunications après que la branche de crédit privé de BlackRock a déclaré leur avoir prêté plus de 400 millions de dollars, adossés à des créances qui s’avéreraient fictives. Selon les données de MSCI Private Capital, les dépréciations sur les prêts senior accordés par les fonds de dette privée ont triplé depuis 2022 et pas moins de 13 % de leurs crédits affichent des pertes de 20 % ou plus.
Le crédit privé n'est pas en train d'imploser, mais il sort de l'âge d'or. Les tensions actuelles révèlent une vérité simple : l'illiquidité n'est pas un détail technique, c'est le cœur du risque. Quand même Blackstone doit puiser dans les poches de ses propres dirigeants pour rembourser ses clients, c'est que la promesse du « semi-liquide » a ses limites. Un marché qui valorise ses actifs tous les trimestres dans son coin, sans confrontation quotidienne au prix de marché, n'est pas un marché plus sûr, c'est un marché où les mauvaises surprises s'accumulent en silence. Le vrai test arrivera quand plusieurs fonds auront besoin de sortir en même temps.