
Le mercredi 18 mars, la Réserve fédérale américaine a fait le choix de ne rien trancher. Conformément aux attentes, le Federal Open Market Committee (FOMC) a maintenu ses taux dans la fourchette cible actuelle, mais c'est le ton de Jerome Powell en conférence de presse qui a retenu toute l'attention des salles de marché.
Le président de la Fed a reconnu sans détour que l'inflation demeure trop élevée, que le pétrole et les tensions au Moyen-Orient vont vraisemblablement l'alimenter à court terme, tout en refusant catégoriquement de réagir prématurément à un choc dont il ignore encore la nature : temporaire ou structurel.
La posture est claire, et son message l'est plus encore : tant qu'il ne verra pas de progrès crédible et durable sur la trajectoire de l'inflation, Powell ne baissera pas les taux. Ce ne sont ni les soubresauts des marchés financiers ni le ralentissement de la croissance qui déclencheront un pivot, mais exclusivement une véritable reprise du processus de désinflation. La banque centrale ne se précipiterait pas à la rescousse des actifs risqués comme elle l'avait fait début 2025, et les marchés ont intégré ce message dans l'heure.
Le spectre de la stagflation plane sur les projections
Pour la première fois depuis plusieurs cycles, Jerome Powell a explicitement validé l'existence d'un risque de stagflation. Pas son scénario central, a-t-il prudemment précisé, mais un risque suffisamment crédible pour justifier l'immobilisme décisionnel actuel. « Je réserverais le terme de stagflation à une situation bien plus sérieuse », a-t-il nuancé, rappelant que les années 1970 correspondaient à des niveaux d'inflation et de chômage sans commune mesure avec ceux d'aujourd'hui. Il n'en a pas moins reconnu l'existence d'une « tension entre nos deux objectifs, avec un risque de hausse de l'inflation et de baisse de l'emploi ».
Cette tension se lit directement dans les nouvelles projections du FOMC. La Fed table désormais sur une croissance de 2,4 % en 2026, légèrement révisée à la hausse par rapport aux 2,3 % anticipés en décembre, et maintient son scénario de taux de chômage à 4,4 % en fin d'année.
En revanche, les anticipations d'inflation restent extrêmement dispersées entre les membres du comité, signe que personne, au sein même de la Fed, ne sait précisément comment ce choc énergétique va se transmettre à l'économie réelle. Face à cette incertitude radicale, la réponse institutionnelle est sans ambiguïté : on attend.
Les membres du FOMC prévoient en moyenne une seule baisse de taux d'un quart de point pour l'ensemble de l'année 2026, un chiffre identique aux projections de décembre dernier, et en décalage croissant avec les espoirs accommodants qui avaient encore cours il y a quelques semaines sur les marchés à terme.
Un fond macroéconomique déjà fragilisé avant la guerre
Il convient de rappeler que le processus de désinflation amorcé en 2023 peinait à se poursuivre bien avant que le conflit au Moyen-Orient ne vienne brouiller les cartes. L'indice des prix PCE, baromètre privilégié de la Fed, avait progressé de 2,9 % sur l'ensemble de l'année dernière, avec une légère accélération en fin de période. Hors alimentation et énergie, la hausse atteignait 3 %.
Le mois de janvier n'a pas révélé de changement de tendance : +2,8 % sur douze mois pour l'indice global, +3,1 % pour l'indice de base. Ces données, qui ne reflètent pas encore les retombées du conflit sur les approvisionnements en hydrocarbures et en matières premières, engrais en tête, constituent déjà une base inconfortable pour la banque centrale.
Le marché du travail américain, de son côté, a poursuivi son ralentissement, enregistrant même 92 000 destructions nettes de postes en février après une performance relativement solide en janvier. La Fed se retrouve donc dans une position inconfortable : les deux jambes de son mandat dual, stabilité des prix et plein-emploi, se dégradent simultanément, sans que la politique monétaire puisse agir sur les deux fronts à la fois.
La mécanique pétrolière : vers une contrainte physique
Si la posture de la Fed est désormais connue et confirmée dans sa tonalité hawkish, le véritable déterminant des prochaines semaines reste la géopolitique. Le marché pétrolier entre progressivement dans une logique de chaîne dont les effets cumulatifs méritent d'être explicités : accumulation de stockage flottant, remplissage des stocks à terre, contraction des flux commerciaux, puis recours forcé aux réserves stratégiques par les importateurs.
Si la fermeture du détroit d'Ormuz devait se prolonger, cette séquence conduirait inévitablement à l'apparition d'une contrainte physique d'approvisionnement. JPMorgan estime que les réductions d'approvisionnement en pétrole et produits pétroliers pourraient avoisiner 12 millions de barils par jour d'ici la fin de la semaine, soit plus de 10 % de la demande mondiale quotidienne. Dans un environnement où l'offre mondiale accuse déjà un déficit de près de 7 millions de barils par jour, « le seul moyen pour le marché de se rééquilibrer est une réduction comparable de la consommation », selon Natasha Kaneva, analyste chez JPMorgan.
Le rapport de force géopolitique : l'Iran joue sur le terrain américain
L'analyse du rapport de force en présence s'impose avec une clarté particulière. L'Iran dispose aujourd'hui d'un ascendant réel sur le terrain économique et financier, précisément parce qu'il n'a pas besoin de remporter une guerre conventionnelle. Il lui suffit de perturber durablement un point névralgique, le détroit d'Ormuz, pour créer un choc global sur les prix, les chaînes logistiques et la psychologie des marchés.
Or ce sont exactement les domaines sur lesquels Donald Trump avait bâti sa crédibilité politique : la maîtrise de l'inflation, la vitalité des marchés financiers, la compétitivité de l'économie américaine. En jouant sur ces leviers, Téhéran frappe là où l'administration Trump est la plus vulnérable, à un moment où les deux mandats restants se jouent en partie sur ces indicateurs.
La Fed communiquait d'ailleurs mercredi que « les implications des développements au Moyen-Orient pour l'économie américaine sont incertaines », soulignant qu'elle serait attentive aux répercussions du conflit tant sur l'inflation que sur le chômage.
Marchés : le repricing s'engage
Wall Street a sanctionné sans attendre : le S&P 500 reculait de 1,1 % en fin de séance mercredi soir, tandis que le pétrole limitait sa progression dans un mouvement de prudence. Sur les marchés à terme, la probabilité d'une stabilité des taux jusqu'à la fin de l'année se renforce à 43 %, tandis que celle d'une seule réduction est passée sous les 40 % selon l'outil FedWatch du CME.
Ce repricing des taux intervient à un moment particulièrement délicat : le cycle de financement par la dette de l'intelligence artificielle commence à peine à se déployer à grande échelle, dans un environnement de marché qui supposait une normalisation monétaire progressive. La remontée de la volatilité, déjà amorcée, a toutes les raisons de s'accentuer. Plus la situation reste bloquée dans le détroit d'Ormuz, plus le risque cesse d'être sectoriel pour devenir systémique.
À court terme, tout dépendra de l'évolution militaire du conflit. Mais une chose est acquise : la Fed ne jouera pas le rôle d'amortisseur en cas de dégradation. Et c'est peut-être là, plus encore que dans les chiffres d'inflation, que réside le message le plus important de la soirée de mercredi.