(ABC Bourse) - Climat, souveraineté, relations avec les PME, maîtrise des risques : longtemps cantonnée à la négociation des coûts, la fonction achats devient un instrument de transformation des entreprises et de leur écosystème. Le renouvellement pour trois ans du label RFAR de La Poste en fournit une illustration : avec près de 18 milliards d’euros d’achats annuels, le groupe dispose d’un puissant effet de levier pour diffuser ses exigences sociales et environnementales auprès de ses fournisseurs.
Réduire les coûts ne suffit plus. Dans les grandes entreprises, les directions des achats sont progressivement sorties de leur rôle historique de négociateur pour se retrouver au croisement de plusieurs transformations : décarbonation, sécurisation des approvisionnements, souveraineté, économie circulaire, inclusion ou encore relations avec les PME.
Une évolution d’autant plus significative que les entreprises ne peuvent atteindre seules une grande partie de leurs objectifs environnementaux et sociaux. Une partie de leur impact se joue en amont, chez leurs fournisseurs et sous-traitants. Dès lors, le choix d'un prestataire, les critères inscrits dans un appel d'offres ou les exigences imposées à un fournisseur deviennent autant d'outils de transformation.
Le mouvement gagne du terrain en France. Fin 2025, 3.080 organisations avaient signé la charte Relations fournisseurs et achats responsables (RFAR), soit 9 % de plus en un an. Parmi elles, 136 avaient franchi l'étape supplémentaire de la labellisation, en hausse de 14 %. Leur poids économique est loin d'être anecdotique : elles représentaient ensemble 186 milliards d'euros d'achats annuels. Le Médiateur des entreprises voit désormais dans ces pratiques un levier de performance, de résilience et de compétitivité.
De la maîtrise des coûts à celle des risques
Cette évolution élargit considérablement le métier de l'acheteur. La relation avec les fournisseurs ne se résume plus au prix obtenu au terme d'une négociation. Elle intègre la capacité du fournisseur à tenir ses engagements, sa dépendance éventuelle à certaines matières premières ou zones géographiques, mais aussi ses pratiques environnementales, sociales et éthiques.
Le référentiel français RFAR reflète cette mutation. Porté par le Médiateur des entreprises et le Conseil national des achats, il constitue le seul label public français consacré aux achats responsables et s'appuie sur la norme internationale ISO 20400. Son évaluation porte sur quatre grands axes et treize critères, depuis la gouvernance et la stratégie jusqu'à l'intégration de la responsabilité dans le processus achats et la qualité des relations fournisseurs.
La logique est également économique. Des relations plus équilibrées avec les fournisseurs peuvent contribuer à sécuriser les approvisionnements, limiter les contentieux et préserver un tissu de partenaires capables d'investir et d'innover. La charte RFAR fait ainsi du professionnalisme des acheteurs, du pilotage global de la relation fournisseurs et de la médiation trois de ses dix engagements.
L'achat responsable tend ainsi à sortir du seul registre de la RSE. Il touche directement à la gestion des risques et, de plus en plus, à la compétitivité.
La Poste et l'effet multiplicateur des 18 milliards
Le cas de La Poste donne une idée de l'effet de levier potentiel. Le groupe vient d'obtenir pour trois nouvelles années le label Relations Fournisseurs et Achats Responsables. Le renouvellement concerne La Poste SA, La Poste Immobilier, La Banque Postale et CNP Assurances. Trois filiales de La Banque Postale – Domiserve, Louvre Banque Privée Immobilier Conseil et La Banque Postale Leasing and Factoring – sont également labellisées pour la première fois.
Mais le chiffre qui donne sa portée économique à cette distinction est ailleurs : La Poste dépense près de 18 milliards d'euros par an auprès de ses fournisseurs.
Rapporté aux 186 milliards d'euros d'achats annuels réalisés par l'ensemble des organisations labellisées RFAR à fin 2025, le volume du groupe postal donne la mesure de son poids. À elle seule, La Poste représente un montant équivalent à près d'un dixième de cette référence nationale – même si les périmètres et dates ne permettent pas d'en faire une comparaison strictement homogène.
L'effet recherché est multiplicateur. En intégrant des critères sociaux, environnementaux ou éthiques à ses marchés, un grand donneur d'ordres ne modifie pas seulement son propre fonctionnement : il incite ses fournisseurs à faire évoluer le leur. Ces derniers peuvent à leur tour transmettre certaines exigences à leurs propres sous-traitants.
La Poste entend notamment utiliser ses achats pour soutenir le développement économique des territoires, l'inclusion sociale et l'économie circulaire, mais aussi réduire l'empreinte environnementale de ses approvisionnements. L'objectif consiste également, selon le communiqué, à « encourager ses fournisseurs et partenaires à renforcer leurs pratiques sociales, éthiques et environnementales ».
L'enjeu prend une dimension particulière pour un groupe de cette taille. La Poste a réalisé 34,4 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2025, emploie 227.000 collaborateurs et opère dans plus de 60 pays. Plus de 45 % de son activité est désormais réalisée à l'international.
Transformer les engagements en décisions d'achat
Reste la question centrale : celle du passage des engagements aux décisions opérationnelles. C'est précisément sur ce terrain que se jouera la prochaine étape.
La Poste vient de publier son premier Schéma de promotion des achats socialement et écologiquement responsables (SPASER), qui doit fixer ses priorités pour la période 2026-2030. Le renouvellement du label RFAR a notamment salué l'intégration de la fonction achats dans la politique RSE du groupe, le déploiement de feuilles de route sur les principaux enjeux environnementaux, sociaux et éthiques et la fixation d'objectifs communs et mesurables.
Pour La Poste, cette feuille de route doit permettre d'inscrire la démarche dans la durée. Le communiqué présente d'ailleurs le renouvellement du label comme le signe de « l'ancrage durable des achats responsables dans la stratégie du Groupe La Poste ».
C'est sans doute là que se situe la transformation la plus profonde de la fonction. L'acheteur n'est plus seulement celui qui obtient le meilleur prix. Il devient celui qui doit arbitrer entre coût, risque, impact environnemental, solidité du fournisseur et objectifs stratégiques.
À mesure que ces critères entrent dans les appels d'offres, les engagements RSE quittent les rapports extra-financiers pour se traduire en décisions économiques. Et lorsque le donneur d'ordres achète pour plusieurs milliards d'euros par an, ces décisions peuvent finir par transformer bien davantage que l'entreprise elle-même.
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