
Les guerres en Ukraine et en Iran ont fait apparaître une nouvelle doctrine de la guerre conventionnelle, désignée sous le terme d'« affordable mass » : construire en grande quantité et à moindre coût, tout en conservant un niveau minimal de précision. Cette logique s'impose désormais comme une réponse incontournable à un constat brutal, celui de la vitesse à laquelle les arsenaux occidentaux peuvent être consommés dans un conflit de haute intensité.
Des stocks américains durement éprouvés pendant l'opération Epic Fury
Selon une analyse du Centre d'études stratégiques et internationales (CSIS), l'opération Epic Fury a entraîné la consommation d'environ 50 % des intercepteurs de missiles Patriot et des intercepteurs THAAD des forces américaines. Le stock de SM-3, l'intercepteur balistique embarqué sur les navires de la marine américaine, a quant à lui été réduit d'environ 20 %.
Plus de 850 missiles de croisière Tomahawk ont été tirés durant l'opération, soit près d'un tiers du stock total américain, estimé à environ 3 100 unités avant le conflit, pour une production annuelle qui ne dépasse pas 600 exemplaires. Le JASSM-ER, fer de lance des frappes air-sol à longue portée, a vu environ 80 % de son inventaire consommé, alors que sa production annuelle n'a jamais dépassé 500 unités. Les Precision Strike Missiles (PrSM), à peine entrés en service, ont déjà perdu 45 % de leur stock. Quant aux ATACMS, leurs prédécesseurs dont la production est désormais arrêtée, environ 46 % du stock résiduel a été consommé, sans aucune possibilité de reconstitution.
Des délais de reconstitution qui se comptent en années
Le Patriot PAC-3 MSE illustre l'ampleur du défi : sa consommation s'établit autour de 1 800 unités, alors que sa production annuelle atteint environ 600 exemplaires, avec un objectif de 2 000 unités par an d'ici 2030, un horizon qui implique malgré tout un délai de reconstitution chiffré en années. Le THAAD constitue le cas le plus critique, avec 265 unités consommées contre seulement 96 produites chaque année et une cible de 400. Les intercepteurs SM-3, dont la production annuelle reste inférieure à 50 unités, nécessiteront de deux à quatre ans pour reconstituer les stocks entamés. Le cas des ATACMS est le plus préoccupant à long terme : leur production étant arrêtée, le déficit créé par leur consommation est définitif.
Une mobilisation tous azimuts de l'industrie et des start-ups DefTech
Face à ce constat, le Pentagone multiplie les programmes d'acquisition de missiles et de drones, selon le Financial Times, qui évoque une véritable profusion de projets expérimentaux. L'US Air Force a ainsi demandé environ 12 milliards de dollars sur les cinq prochaines années pour l'acquisition de 28 000 missiles. Un autre programme du Pentagone, dévoilé le mois dernier, prévoit l'achat de 10 000 missiles sol-air au cours des trois prochaines années.
Cette urgence opérationnelle profite directement aux start-ups de la DefTech, qui s'efforcent d'accélérer les cycles d'innovation traditionnellement très longs de l'industrie de défense. Co-Aspire, qui travaille sur deux missiles pour le Pentagone, a développé le premier en seulement quatre mois et prévoit de terminer le second dans un délai de cinq mois. Castelion a pour sa part décroché un contrat pour la production de plus de 12 000 missiles hypersoniques sur cinq ans ; une fois son site du Nouveau-Mexique pleinement opérationnel, l'entreprise prévoit d'en produire 6 000 par an, pour un coût unitaire d'environ 400 000 dollars.
Le pari des composants du commerce pour réduire les coûts et les délais
La clé de cette montée en cadence réside largement dans le recours à des composants standards, disponibles dans le commerce, plutôt qu'à des pièces militaires sur mesure dont la fabrication est longue et coûteuse. Co-Aspire a ainsi conçu son dernier missile pour qu'il soit principalement assemblé à partir de pièces commerciales, y compris des moteurs initialement destinés aux modèles réduits d'avions télécommandés. Castelion a opté pour une approche similaire, en s'appuyant sur des composants couramment utilisés dans l'industrie automobile.
Cette logique d'« affordable mass » marque ainsi un changement de paradigme pour l'industrie de défense américaine : il ne s'agit plus seulement de produire l'arme la plus performante, mais de pouvoir en produire suffisamment, suffisamment vite, pour soutenir un conflit de haute intensité dans la durée, un enjeu qui replace la question industrielle au cœur de la stratégie de dissuasion américaine.