
la chute du mur de Berlin a acté la fin de la guerre froide, le monde a cru pouvoir éloigner durablement le spectre des grands conflits géopolitiques grâce à l'ultra-mondialisation des années 1990-2008, marquée notamment par l'essor économique de la Chine. Son adhésion à l'OMC (Organisation mondiale du commerce) a constitué un tournant majeur dans le développement à grande échelle des pays émergents, tandis que la Russie elle-même s'inscrivait dans cette dynamique. Les échanges commerciaux se sont alors intensifiés, accompagnant parallèlement le déploiement progressif d'Internet.
Mais les crises successives depuis 2008, année de l'éclatement de la crise des subprimes, ont ravivé les tensions diplomatiques au point de faire émerger un nouvel ordre géopolitique. Le conflit russo-ukrainien déclenché en février 2022 a constitué un tournant historique. Il a notamment contraint l'Europe à prendre conscience des faiblesses accumulées au cours des deux décennies précédentes. Les tensions au Moyen-Orient autour du détroit d'Ormuz ont ensuite accentué les fractures d'un monde de plus en plus partagé entre deux grands blocs : l'Occident dominé par les États-Unis et le « Sud Global » emmené par la Chine.
Ce nouveau paradigme a définitivement acté la fin des « dividendes de la paix » et ouvert une nouvelle période de réarmement. Longtemps considéré comme un secteur industriel secondaire dans les portefeuilles des investisseurs institutionnels, la défense revient durablement sur le devant de la scène. Elle pourrait ainsi devenir incontournable au cours de cette décennie et au-delà, malgré les débats persistants autour des critères ESG.
Place à l'expansion budgétaire qui marque la fin d'une époque de neutralité
Le conflit russo-ukrainien a accéléré la volonté de renforcer l'OTAN. La Finlande et la Suède, longtemps attachées à une tradition de neutralité vis-à-vis de la Russie, ont rompu avec cette posture à la suite de l'invasion de l'Ukraine en décidant de rejoindre l'organisation transatlantique. Initialement fixé à 2 % du PIB, l'objectif de dépenses militaires a été relevé jusqu'à 5 % du PIB à l'horizon 2035 par l'ensemble des États membres.
La réélection de Donald Trump à la Maison-Blanche pousse par ailleurs les pays européens à renforcer davantage leurs propres capacités de défense et à réduire leur dépendance financière vis-à-vis des États-Unis. Cette tendance de fond offre une visibilité particulièrement importante à un secteur longtemps pénalisé par son image associée à l'économie de guerre.
Les fonds ESG se retrouvent eux aussi confrontés à ce changement de paradigme. Et pour cause : l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) prévoit une progression significative des dépenses militaires en 2026 et au-delà, alimentée par l'intensification des conflits géopolitiques et la volatilité des relations diplomatiques entre les pays occidentaux et les principales puissances du Sud Global. Cette dynamique contribue également aux flux importants dirigés vers les entreprises cotées et les ETF liés au secteur de la défense.
Le mariage entre la défense traditionnelle et la défense 2.0 dans l'optique d'une guerre hybride
Le conflit en Ukraine a mis en lumière deux visages complémentaires de la guerre moderne. Le premier repose sur la défense traditionnelle, illustrée par l'utilisation des chars d'assaut, des missiles, des systèmes antimissiles et des avions de chasse. Le second souligne l'importance croissante de l'innovation technologique, notamment à travers les drones et leurs systèmes autonomes de navigation, qui réduisent le besoin de main-d'œuvre directement exposée sur le champ de bataille. À cela s'ajoutent les campagnes de cyberattaques et de désinformation destinées à déstabiliser les États.
Les opportunités d'investissement dans ce secteur sont donc bien plus vastes qu'on ne l'imagine souvent. Sur terre, dans les airs, en mer, dans le cyberespace ou dans l'espace, les domaines d'activité sont suffisamment nombreux pour faire de la défense un pilier potentiel d'un portefeuille diversifié. Les objectifs de souveraineté dépassent par ailleurs les seules considérations économiques, ce qui contribue à renforcer le caractère relativement décorrélé du cycle traditionnel de certaines activités du secteur.
De vastes opportunités à suivre
L'investisseur qui privilégie le pragmatisme ou une approche plus conservatrice pourra se tourner vers la défense traditionnelle, représentée par des entreprises bénéficiant de revenus récurrents et de carnets de commandes solides, ce qui offre une meilleure visibilité sur leurs flux de trésorerie futurs. Parmi les noms les plus connus figurent les américains Lockheed Martin (LMT), Northrop Grumman (NOC), RTX Corporation (RTX) et LHX Technologies (LHX), les français Thales (HO) et Dassault Aviation (AM), ainsi que le britannique BAE Systems (BAE), qui se distinguent par un savoir-faire reconnu de longue date auprès de leurs clients internationaux. Thales profite notamment de la demande pour les radars et les systèmes électroniques de pointe, alors que les États cherchent à renforcer leurs capacités aériennes afin de protéger leurs populations et leurs infrastructures. S'agissant de RTX, la reconstitution des stocks de missiles Patriot constitue également un enjeu important, comme l'illustre l'évolution des tensions au Moyen-Orient et autour du détroit d'Ormuz.
Les investisseurs à la recherche d'un potentiel de croissance plus important pourront, en revanche, s'intéresser aux drones et au spatial. Ces industries de défense reposent sur des modèles économiques très capitalistiques : elles nécessitent d'importants investissements pour développer de nouvelles technologies et gagner rapidement des parts de marché avant d'espérer atteindre un free cash flow positif. La hausse des taux obligataires peut toutefois peser sur leurs valorisations et ralentir l'exécution de leur stratégie. Parmi les sociétés à suivre figurent Kratos Defense & Security (KTOS) et Ondas Inc (ONDS) dans les drones, Palantir Technologies dans la cybersécurité, ainsi que des acteurs du spatial tels que Planet Labs (PL) dans l'imagerie satellitaire en temps réel et Rocket Lab (RKLB) dans le lancement de fusées.