
Le quantitative easing (QE), ou assouplissement quantitatif, s'est révélé être une ingénierie monétaire qui a radicalement changé la face du monde boursier juste après avoir effacé les stigmates de la crise des subprimes. Cette politique non orthodoxe tend à créer de la monnaie à partir de rachats d'actifs longue duration tels que les obligations d'État de longue maturité et des titres liés aux prêts hypothécaires. Les principaux objectifs consistent à maintenir les taux d'intérêt à long terme à des niveaux soutenables pour l'économie réelle, pendant que les taux directeurs restent proches du zéro absolu.
Partant d'une bonne intention, les banques reçoivent de l'argent frais, les incitant théoriquement à octroyer des prêts aux entreprises et aux ménages. Cela étant, cette création monétaire a plutôt conduit à l'élimination du risque sur les actifs financiers et à la prime des actifs sans risque (baisse des rendements des obligations d'États), ce qui a conduit les investisseurs à s'exposer davantage sur le marché actions pour profiter de l'effet de richesse. Mais, derrière ce mécanisme bien huilé, se cache une complexité du système financier que les acteurs de marché peinent à percevoir.
Un QE favorable sous la présidence Bernanke et Yellen
Le QE sous la présidence de Ben Bernanke et Janet Yellen fut très porteur. Alors que les acteurs de marché craignaient une spirale inflationniste, les années 2010 se distinguaient par des surcapacités dans bon nombre de secteurs, en particulier l'industrie manufacturière, les matières premières et les utilities. La Chine, seconde puissance économique mondiale, exportait sa déflation, tandis que les États-Unis produisaient du pétrole de schiste à perte avec des conditions de financement bon marché, ce qui explique en partie pourquoi l'inflation était restée longtemps sous la cible de la FED à 2 %.
Les injections de liquidité avaient produit peu d'effets sur l'économie réelle par manque de demande : les salaires restaient contenus, les prix des matières premières ne connaissaient pas d'envol. Elles ont été déplacées vers les marchés financiers, favorisant une hausse des cours des actions. La mondialisation opérait comme un amortisseur sur les prix des biens et services. Cette abondance relative avait permis au QE d'agir comme un carburant sain pour les marchés financiers, sans surchauffer l'économie réelle.
Vers une nouvelle donne ?
Depuis que le COVID est passé par là, nous sommes passés radicalement d'un monde de surcapacités pour revenir à celui d'un manque d'offre. Les chaînes d'approvisionnement se sont détériorées, l'offre de matières premières s'est révélée restreinte face à une surcharge de la demande par manque d'investissements lors de la décennie 2010, et la transition énergétique oblige à des transformations profondes qui risquent de tarir les ressources disponibles dans l'immédiat.
L'inflation dite « sticky » ou « collante » s'est propagée durant ces dernières années, soutenue par la volatilité des prix de l'énergie, la hausse des salaires liée à la pénurie de main-d'œuvre dans les pays développés, et des politiques de réindustrialisation locale. Dans ce nouveau paradigme mondial, un soutien monétaire de ce style risque de se confronter aux goulots d'étranglement liés à l'IA, pouvant avantager une spirale inflationniste durable plutôt que la croissance réelle.
Une marge de manœuvre réduite pour le nouveau président de la FED ?
Le nouveau président de la Réserve fédérale, Kevin Warsh, devra concilier sa ligne directrice et la persistance d'une inflation. Dans le contexte présent, force est de constater que les règles du jeu ont changé par rapport à celles de la décennie 2010. Une banque centrale ne possède pas de remèdes miracles à une pénurie de ressources physiques, malgré son caractère transitoire. Le relais monétaire vers l'économie réelle se retrouverait perturbé avec des anticipations d'inflation revues à la hausse et une croissance au ralenti. Le pire des scénarios, la stagflation, causerait de brutales rotations du capital en défaveur des actifs longue duration.
En conclusion, c'est la crédibilité de la FED qui est en jeu, mais également celle du dollar américain et de la signature de ses Bons du Trésor. Le QE n'est plus forcément l'arme idéale qui avait bien fonctionné durant la décennie 2010. L'environnement économique n'est plus le même. Nous ne manquons pas de ressources dans les sous-sols, mais leur disponibilité se raréfie. À force de réduire drastiquement les dépenses d'investissement, on ne répond plus aux besoins futurs. Même la transition énergétique et l'IA se révèlent plus inflationnistes que prévu. Si les tensions deviennent persistantes, autant dire que la FED va devoir trancher : faire mal aux marchés ou la fuite en avant, le temps que tout revienne à la normale.