Souveraineté européenne : la course s'accélère, les gagnants se dessinent

Par Vincent Barret, le 12/07/2026

Van der Leyen Defense canon Caesar

La défense, terrain le plus mûr de la souveraineté

Le basculement est désormais documenté par les chiffres officiels. Selon l'Institut international d'études stratégiques (IISS), la part européenne des dépenses militaires mondiales est passée de 16,8 % en 2022 à 21,4 % en 2025, portée par la hausse de 63 % des budgets du continent sur la même période.

Le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) chiffre à 864 milliards de dollars les dépenses militaires européennes en 2025, en hausse de 14 % sur un an et de 102 % depuis 2016, la progression la plus rapide au monde.

Au sommet de l'OTAN d'Ankara, début juillet, l'Alliance a confirmé une nouvelle hausse de 11 % des dépenses des Alliés européens et du Canada pour 2026, à 634 milliards de dollars, portant l'effort collectif à 2,53 % du PIB, contre un objectif de 3,5 % fixé pour 2035.

Sur le plan industriel, deux groupes captent l'essentiel de cette manne. KNDS, le fabricant franco-allemand des chars Leopard 2 et Leclerc et du canon Caesar, a vu son carnet de commandes bondir de 23,5 à 33,1 milliards d'euros entre fin 2024 et fin 2025, pour un chiffre d'affaires porté à 4,4 milliards d'euros ; le groupe vise une croissance de 30 % de ses revenus en 2026 et prépare depuis juin une double introduction en bourse à Paris et Francfort, valorisée entre 12 et 15 milliards d'euros, avec un actionnariat qui verrait la France et l'Allemagne conserver chacune 40 % du capital.

Rheinmetall, premier fabricant européen de munitions, a vu son cours progresser de 144,6 % sur la seule année 2025, contre 62,3 % pour Thales, avant de subir une correction sévère depuis le printemps, le titre perdant environ un quart de sa valeur après la perte du contrat de frégates F126 au profit de son concurrent TKMS et un avertissement de la Commission allemande des monopoles sur la concentration des achats publics de défense.

Cette correction traduit une bascule de logique plus que la fin du cycle : les investisseurs, selon plusieurs analyses de marché publiées après le sommet d'Ankara, se détournent progressivement du seul « récit défense » pour évaluer désormais l'exécution réelle des contrats et la capacité industrielle à tenir les cadences promises.

C'est ce qui a conduit KNDS à suspendre en juin une première tentative de cotation, non pour des raisons de fondamentaux, le groupe affichait alors un carnet de commandes record, mais parce que les investisseurs institutionnels n'étaient plus prêts à payer les multiples de valorisation envisagés quelques mois plus tôt.

Entre États, la hiérarchie se déplace également. Selon S&P Global Ratings, la Pologne et les pays baltes forment le groupe de tête du réarmement européen, l'Allemagne occupe une position intermédiaire, 2,8 % du PIB en 2026, avec un objectif de 3,5 % d'ici 2029, tandis que la France, le Royaume-Uni, la Belgique et l'Europe du Sud composent le groupe des pays les plus contraints budgétairement.

Berlin, qui a consacré 114 milliards d'euros à sa défense en 2025 (+24 %), ambitionne de devenir la première puissance militaire conventionnelle d'Europe, une perspective qui rebat les équilibres avec Paris, jusqu'ici seule puissance nucléaire de l'Union et pionnière historique de l'autonomie stratégique européenne.

Numérique : le cloud souverain sort du registre incantatoire

Le second front, plus récent, concerne l'infrastructure numérique et l'intelligence artificielle. La Commission européenne a attribué en avril 2026 un marché-cadre de 180 millions d'euros pour l'hébergement souverain de ses propres institutions, retenant quatre consortiums exclusivement européens : Post Telecom avec OVHcloud et CleverCloud, STACKIT, filiale cloud du groupe allemand Schwarz, propriétaire de Lidl, Scaleway, filiale du groupe Iliad de Xavier Niel, et Proximus associé à S3NS (la coentreprise de Thales et Google Cloud), à la start-up Clarence et à Mistral AI pour la fourniture de modèles de langage.

Mistral AI occupe une position singulière dans cette nouvelle donne : présente dans deux des quatre lots du marché européen via Scaleway et Proximus, la pépite française de l'IA générative, valorisée autour de 11,7 milliards d'euros après une levée de fonds de 1,7 milliard d'euros en septembre 2025, dispose désormais d'un accès privilégié aux budgets numériques des institutions européennes qu'aucun modèle américain à poids ouverts ne peut revendiquer.

Ce succès reste toutefois nuancé par des observateurs du secteur, qui rappellent que Microsoft demeure au capital de Mistral et que la majorité des déploiements commerciaux du groupe transitent encore par Azure, donc par une infrastructure soumise au droit américain.

La Commission a par ailleurs adopté en juin le règlement CADA (Cloud and AI Development Act), qui organise la montée en puissance des capacités d'hébergement européennes et instaure un cadre de souveraineté harmonisé pour la commande publique, un texte que la fédération professionnelle Digital SME associe à une fuite de capitaux estimée à plus de 260 milliards d'euros par an liée à la dépendance actuelle aux fournisseurs non européens.

Le mouvement dépasse les seuls grands noms. Le collectif EuroStack revendique désormais plus de 400 entreprises membres, parmi lesquelles OVH, Dassault, Thales, Docaposte, Scaleway ou Sekoia, tandis que des alternatives européennes gagnent du terrain sur des segments plus étroits, l'outil de conception Penpot, développé en Espagne, ou la suite bureautique associant Nextcloud, OnlyOffice et LibreOffice.

Les praticiens du secteur restent cependant prudents sur l'ampleur réelle de la bascule : migrer une infrastructure d'AWS vers un fournisseur européen demeure, de l'aveu même de plusieurs dirigeants de start-up technologique, une opération fonctionnellement complexe, l'écart de maturité logicielle avec les hyperscalers américains restant significatif sur le catalogue de services proposés.

Matières premières critiques : le maillon encore le plus fragile

Le troisième front, le moins avancé, est aussi le plus structurel. L'Union importe aujourd'hui 98 % de ses terres rares, 97 % de son lithium et 93 % de son magnésium, une dépendance que le Critical Raw Materials Act (CRMA), entré en vigueur en mai 2024, entend corriger d'ici 2030 via quatre objectifs chiffrés : au moins 10 % de la consommation extraite sur le sol européen, 40 % transformée en Europe, 25 % issue du recyclage, et aucun pays tiers ne devant fournir plus de 65 % d'une matière stratégique donnée.

La Commission a complété ce dispositif en décembre 2025 par le plan RESourceEU, puis en mars 2026 par l'Industrial Accelerator Act, qui impose des critères de contenu européen dans la commande publique et les aides d'État sur les secteurs stratégiques.

Les premières traductions nationales se dessinent. L'Espagne a adopté en mars 2026 un plan doté de 414 millions d'euros sur la période 2026-2030, articulé autour d'un programme d'exploration minérale de 182 millions d'euros, le premier lancé dans le pays depuis cinquante ans, ciblant notamment les terres rares.

La France a présenté en mai 2026 un plan national de résilience dédié spécifiquement aux terres rares et aux aimants permanents, une première pour une famille de matières premières jusqu'alors traitée dans le cadre plus général des métaux critiques, tandis que la Commission a sélectionné 47 projets stratégiques d'extraction, de raffinage et de recyclage à l'échelle du continent.

La prudence reste cependant de mise. Selon l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), la Chine devrait conserver son avance dans le raffinage et la fabrication d'aimants permanents pendant encore dix à quinze ans, en particulier sur des matériaux comme le samarium, dont elle contrôle la quasi-totalité de la production mondiale.

Le taux de recyclage européen des terres rares reste aujourd'hui inférieur à 1 %, contre un objectif de 25 % en 2030, et les investissements américains dans les métaux critiques restent, à budget comparable, dix fois supérieurs à l'effort européen actuel.

Une hiérarchie encore provisoire

Ces trois dynamiques dessinent moins un palmarès figé qu'une compétition ouverte, où les positions acquises restent réversibles. Le marché de la défense a montré, avec la correction de Rheinmetall et la suspension provisoire de l'introduction en bourse de KNDS, qu'il ne récompense plus l'annonce politique mais l'exécution industrielle.

Le numérique souverain reste, pour l'essentiel, cantonné aux marchés publics et loin de disputer aux hyperscalers américains la maîtrise de l'intelligence artificielle générative de pointe.

Quant à la souveraineté minérale, elle se heurte à un temps long, celui des mines, des raffineries et de l'acceptabilité sociale, qui contraste avec l'urgence géopolitique qui la motive.

Reste un constat commun aux trois fronts : pour la première fois depuis des décennies, l'argent public européen se déplace vers des acteurs identifiables du continent plutôt que vers leurs concurrents extra-européens, un basculement dont l'ampleur, à ce stade, importe autant que la destination finale.

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