Le grand retour du transport maritime face aux tensions géopolitiques

Par Sovanna Sek, le 19/09/2026

Porte conteneur

Longtemps délaissé par les investisseurs, le transport maritime commence à renouer avec ses lettres de noblesse, après avoir connu son âge d'or durant les années 2000, lorsque la mondialisation battait son plein. Après plus d'une décennie marquée par les surcapacités, le durcissement des normes environnementales et une concurrence chinoise agressive sur les prix, le secteur profite aujourd'hui de la reconfiguration des routes commerciales et de la multiplication des tensions géopolitiques, qui ont provoqué des crises énergétiques et ravivé les craintes inflationnistes.

Les actifs du transport maritime, comme les porte-conteneurs, les tankers, les méthaniers ou encore les vraquiers, deviennent plus stratégiques que jamais dans un monde où les chaînes d'approvisionnement se fragilisent. La logistique n'est plus une simple contrainte de coût : elle s'impose désormais comme un levier de puissance à la fois économique et géopolitique.

Dans cet article, nous allons redécouvrir un secteur susceptible de regagner l'intérêt des investisseurs dans la perspective d'un monde davantage multipolaire et marqué par le retour des ambitions souveraines.

Un secteur au cœur des tensions géopolitiques

Le transport maritime assure près de 80 % du commerce mondial de marchandises en 2025, d'après la CNUCED. Les flux en provenance d'Asie y occupent une place considérable. Parmi les dix plus grands ports mondiaux, la Chine est très largement représentée, aux côtés notamment de Singapour. Les risques de congestion dans le détroit de Malacca, les attaques dans les zones stratégiques du détroit d'Ormuz et de Bab el-Mandeb, les problèmes de niveau d'eau dans le canal de Panama ainsi que les tensions en mer Baltique et en mer Noire liées au conflit russo-ukrainien constituent autant de défis auxquels le secteur doit faire face.

Ces événements fragilisent la chaîne logistique mondiale. Mais ils créent également, par contrainte, de nouvelles opportunités. Privée d'une grande partie du gaz russe, l'Europe s'est davantage tournée vers le GNL américain, ce qui soutient la demande de méthaniers. L'Asie, confrontée elle aussi aux conséquences des tensions au Moyen-Orient, doit sécuriser ses approvisionnements. Globalement, ce contexte favorise une hausse des coûts logistiques et une recomposition des routes commerciales maritimes.

Des contraintes qui ont longtemps plombé le secteur

La décennie 2010 a été particulièrement difficile pour le transport maritime, entre les surcapacités à absorber, le recul des investissements et la pression exercée sur les taux de fret. Pour ne rien arranger, la transition énergétique imposée par les nouvelles normes maritimes oblige les acteurs du secteur à moderniser leurs flottes, ce qui implique des investissements massifs à amortir. En revanche, ces dépenses offrent davantage de visibilité aux entreprises présentes dans la construction et la rénovation navales.

À mesure que les flottes s'adaptent aux nouvelles normes environnementales, le transport maritime retrouve également de la visibilité là où on ne l'attendait pas nécessairement. Les tensions géopolitiques contraignent désormais les États à sécuriser leurs approvisionnements en pétrole et en GNL, ainsi que les principales routes maritimes. Les tensions sur la disponibilité de certains produits raffinés renforcent encore le caractère précieux et stratégique de ces actifs.

Quelles entreprises pourraient profiter de ce nouveau paysage multipolaire ?

Après avoir été malmenées en Bourse tout au long de la décennie 2010, plusieurs entreprises du transport maritime retrouvent quelques couleurs. L'armateur danois AP Møller-Maersk figure parmi les principaux acteurs mondiaux du transport de conteneurs et a démontré sa capacité d'adaptation face aux tensions géopolitiques, à l'allongement des trajets et à l'augmentation des coûts de l'énergie. Sur le même segment, Cosco Shipping Holdings (1919) symbolise la puissance exportatrice chinoise à l'échelle mondiale. Sa filiale énergétique Cosco Shipping Energy (1138) illustre également la volonté de la deuxième puissance économique mondiale de sécuriser le transport de ses importations et exportations d'énergie.

Dans le transport d'énergie, les investisseurs peuvent également trouver plusieurs opportunités. En Europe, le groupe belge Exmar intervient notamment dans le transport et les infrastructures flottantes liées au GNL. De l'autre côté de l'Atlantique, à Wall Street, Teekay Tankers et Frontline Ltd sont exposés au transport maritime de pétrole brut et de produits raffinés comme le diesel, l'essence, le kérosène ou le fioul.

Ces entreprises, auparavant confrontées à d'importantes surcapacités, bénéficient désormais davantage de la valeur stratégique de leurs actifs et de leur capacité à assurer des livraisons sur des routes maritimes alternatives. Elles ne sont plus seulement considérées comme de simples transporteurs : leurs flottes deviennent indirectement des instruments de puissance économique et géopolitique, au même titre que certaines ressources naturelles.

En conclusion, le transport maritime reste un secteur très capitalistique, ce qui limite structurellement la rentabilité des capitaux investis. L'évolution des normes environnementales a également contraint les acteurs à adapter en profondeur leur modèle économique et leurs flottes. Mais la combinaison d'une demande énergétique perturbée par les sanctions occidentales contre la Russie et l'Iran, de la multiplication des tensions géopolitiques et du vieillissement d'une partie de la flotte mondiale renforce l'intérêt stratégique de ces actifs. Le sous-investissement accumulé pendant plus d'une décennie pourrait également soutenir le secteur. Dans ce nouvel environnement, sa traditionnelle sensibilité aux cycles économiques pourrait être partiellement éclipsée par les enjeux de sécurité des approvisionnements et de contrôle des grandes routes commerciales.

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